Lisbeth Fischer alias La cousine Bette

Publié le par Le Point de Suspension

old German womanIl faut préciser tout d'abord que la cousine Bette ne s'appelle pas Élisabeth et que Bette n'est pas l'abréviation de ce prénom, contrairement à ce que disent Wikipédia et les fiches et résumés sur internet. Même le dictionnaire des personnages Laffont fait l'erreur. Pourtant jamais on ne rencontre le prénom Élisabeth dans le roman de Balzac (si j'ai lu attentivement). La cousine Bette s'appelle Lisbeth Fischer dans sa vraie vie de parisienne pauvre.

 

Ensuite il faut préciser aussi que si le vocable « vieille fille » avait un sens au temps de Balzac (le roman a été publié en 1846-47 et l'action se passe au début du XIXe siècle), quand une femme non mariée à 25 ans était irrécupérable, mal considérée, méprisée comme si elle avait un truc qui clochait, franchement il n'a plus guère de sens de nos jours. Lisbeth a 43 ans au début du livre. C'est en effet une vieille fille mais elle n'a pas la lèpre. On a beau être à une époque où les gens semblent vieillir plus vite qu'aujourd'hui, Balzac en fait un tel portrait qu'on ne retient qu'une figure de femme âgée.

Enfin, on la qualifie généralement de laide à faire peur alors qu'elle n'est pas si moche une fois arrangée comme le montre la séquence du livre où son amie Valérie Marneffe l'aide à s'habiller mieux et à prendre soin d'elle. Lisbeth paraît alors transformée et nettement moins affreuse. Par ailleurs, d'autres qualificatifs comme hargneuse, méchante, haineuse, hypocrite la poursuivent, tous oublieux de certaines de ses qualités. C'est tout de même Lisbeth qui sauve un jeune homme du suicide, et elle le fait par bonté et pas par devoir ou par calcul. Certes, elle n'est pas un personnage doux et gentil mais nous allons voir aussi qu'elle a quelques raisons d'avoir « la haine ». Pour résumer, je considère que la cousine Bette n'est pas un personnage si noir et repoussant que cela.

Alors, moche ou pas moche ?

Son créateur n'y va pas avec le dos de la cuillère quand il la décrit : paysanne des Vosges, maigre, brune, cheveux noirs, sourcils épais, bras longs et forts, pieds épais, verrues sur sa face "longue et simiesque". Nous avons là un catalogue dont une partie n'est absolument pas synonyme de laid dans l'absolu : par exemple, en quoi avoir des cheveux noirs et être des Vosges vous rend-il moche ? Et puis une face de singe n'est pas forcément non plus si affreuse qu'il peut y paraître en première lecture...

Mais, voilà, voilà, Balzac fait dans le même livre le portrait d'Adeline, cousine de Lisbeth. Et Adeline est blonde, douce, a les yeux bleux, la chair rose. C'est une beauté ahurissante et très académique. Ainsi, c'est surtout le contraste entre les deux femmes qui rend Lisbeth affreuse et c'est bien parce qu'elle en est consciente dès l'enfance qu'elle est jalouse et que cette dissemblance va lui pourrir toute la vie. L'apparence physique qui sauve l'une des jeunes femmes en lui permettant un beau mariage avec un fringant baron condamne l'autre à la médiocrité, au travail et au célibat. Quand elles sont petites, toute la famille cajole et flatte Adeline, la protège des travaux les plus durs parce qu'elle est si mignonne, alors que Lisbeth est chargée de toutes les besognes salissantes et pénibles parce qu'elle est disgracieuse. Cela, la petite Lisbeth le pige très bien et très vite et tente de rééquilibrer les choses de la nature en tentant de défigurer Adeline. 

Pourtant, elle a des atouts...

Adeline qui a un bon fond (en réalité c'est, de mon point de vue, une pauvre poire mais bon...) fait venir Lisbeth à Paris en 1809, après son mariage avec le baron Hulot. Mais faisant preuve de peu de psychologie, elle pense bien faire en faisant engager Lisbeth comme apprentie brodeuse alors qu'elle est baronne. De nouveau, elle condamne sans y songer sa cousine à bosser durement alors qu'elle-même se la coule douce.

Mais Lisbeth est tenace, ambitieuse et intelligente. Elle a un caractère fort, elle est perspicace. Elle apprend donc son métier et dans la foulée à lire et écrire car elle a compris qu'il fallait pour s'élever socialement acquérir des connaissances et mener sa propre affaire. Elle devient une habile ouvrière dans une maison qui fournit la famille impériale.

Mais c'est là qu'arrive une chose étrange : les aléas politiques de l'époque l'effraient et provoquent chez elle un effondrement de son ambition. Elle se résigne "à ne rien être". Elle abandonne l'idée de la fortune par ses propres moyens. Il se produit alors me semble-t-il un tournant dans la vie de cette femme. Elle semble se diviser en deux : d'une part, elle reste rétive et indépendante et d'autre part elle s'accroche à sa cousine et aux Hulot. En effet, elle refuse de vivre chez eux à plein temps pour conserver son indépendance mais elle se conduit en pique-assiette. Elle continue à jalouser Adeline mais elle est toujours fourrée chez elle, y est bien reçue et vit à ses crochets. Elle refuse tous les prétendants que le baron lui présente mais apparaît comme une femme aimable et bonne devant les invités. Sous un vernis civilisé urbain, elle est restée une sauvageonne de la campagne surnommée "La Chèvre" par le baron.

"Le personnage le plus hypocrite de Balzac" ?

C'est sans doute cette personnalité divisée, à la fois déterminée et faible, qui fait dire d'elle qu'elle est hypocrite. Elle hait les Hulot mais elle est liée à eux et ne parvient pas à se détacher d'eux pour mener une vie autonome. Elle se surnomme elle-même "le confessionnal de la famille" car elle écoute volontiers toutes les confidences mais elle ressent une forme de mépris pour chacun des membres mous de la maison Hulot. Adeline lui semble n'être qu'un pauvre imbécile qui ne voit rien, ne comprend rien des frasques de son mari. Elle n'a jamais rien fait de sa vie à part se laisser épouser, n'aspire à rien, et justifie son non-agir par sa "pureté d'épouse". Hulot trompe sa femme avec des grisettes ou des actrices demi-mondaines qui le ruinent. Victor, leur fils, est un petit bourgeois qui ne pense qu'à son confort. Hortense, leur fille, apparaît comme une oie blanche un peu bécasse mais qui n'hésite pas une seule seconde à séduire l'amoureux de Lisbeth, le jeune exilé polonais Wenceslas Steinbock, qui se révèlera lui aussi mou du genou. Lisbeth lui sauve la vie, l'aide à se remettre au travail, lui permet de devenir sculpteur mais il l'abandonne sans aucun scrupule. Certes, elle s'est montrée despote avec son jeune ami mais grâce à qui a-t-il pu créer une oeuvre d'art, devenir connu et gagner de l'argent ? Sûrement pas grâce à Hortense... qui sera, comme sa mère, trompée par son mari.

Ainsi, Lisbeth qui a dû travailler toute sa vie, qui est solitaire, vit chichement, voit sa petite cousine lui souffler sous le nez le seul homme qu'elle ait jamais aimé et le corrompre en le gâtant, en se soumettant à lui, en l'encourageant à paresser et à profiter de l'argent paternel. C'est plus que la paysanne des Vosges ne peut en supporter ! Pour son malheur, elle s'aigrit, se forge une carapace de vengeresse, met toutes ses qualités d'organisation, de méthode et de discrètion au service d'une méchanceté qui a ressurgi en force après le mariage de Wenceslas et Hortense.

Pourtant, Lisbeth est capable d'affection comme le montre sa relation avec Valérie Marneffe sa voisine (qui deviendra la maîtresse d'Hulot). Au départ, elle utilise Valérie dans son plan de vengeance contre les Hulot mais quand Valérie est malade, c'est bien par affection et bonté que Lisbeth lui rend visite.

Ce ne serait pas plutôt Balzac qui serait un hypocrite ?

Valérie avait réussi à faire ce qu'Adeline n'a jamais essayé de faire (ni même songé à essayer) : améliorer l'apparence de Lisbeth, l'inciter à s'habiller mieux, la conseiller, l'aider à adoucir son tempérament de glace. Aucun de ces crétins d'Hulot n'a compris Lisbeth au fond, ni ne l'a aidée vraiment, encore moins aimée. Le roman semble se terminer par une injustice morale flagrante : ceux qui se sont conduits comme des idiots et des lâches se voient récompensés. Le baron Hulot qui a ruiné sa famille et qui devrait être en taule pour vol et homicide involontaire, finit riche, respecté et aimé. Personne ne s'est rendu compte que Lisbeth a tenté de les démolir. Jusqu'au bout, ils n'ont rien compris. Peut-être qu'en les montrant dupes jusqu'à la fin et incapables de progresser, de changer, de s'améliorer, Balzac fait preuve d'une grande finesse.

Lisbeth, personnage principal du roman La Cousine Bette, est l'archétype du parent pauvre aigri, vaguement méprisé et moqué par ses proches. Ce qui la différencie d'autres personnages du même type, c'est son intelligence, sa volonté et toutes ses qualités qui font qu'elle aurait pu se faire une place dans la société, dans la famille de sa cousine. Il aurait suffit de peu de choses pour que ça ne parte pas en vrille. Si Adeline ne s'était pas enfermée dans sa vertu portée comme une armure, si Hortense avait parlé de son amour pour Wenceslas au lieu de se fiancer en secret derrière le dos de Lisbeth, si le baron Hulot avait montré un peu plus de considération pour elle, si Wenceslas s'était montré plus honnête, ...

 

Le roman a fait l'objet de trois adaptations à l'écran : en 1927, un film de Max de Rieu, en 1964 un téléfilm avec Alice Sapritch et en 1998 un film de Des McAnuff avec Jessica Lange (et Hugh Laurie qui n'était pas encore docteur House en baron Hulot).

 

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