Jude Fawley alias Jude l'Obscur

Publié le par Le Point de Suspension

windmill landscapeSelon le dico des personnages Laffont-Bompiani à qui il arrive de raconter des conneries, Jude n'est qu'un pauvre type de la campagne profonde qui a des rêves extravagants d'élévation sociale « incapable de faire quoi que ce soit pour se rapprocher de ses vaines aspirations et se dépasser ». Voilà un jugement sévère, injuste et faux.

 

 

Un doux crétin ? Certainement pas ! 

 

L'auteur de la notice du dico des personnages semble se moquer des ambitions de Jude qui sont pourtant légitimes (comme si les pauvres n'avaient pas le droit de changer de classe sociale !) et par ailleurs il réduit Jude à un pantin incapable d'entreprendre or c'est inexact, Jude fait un tas de choses pour atteindre son but et, s'il ne parvient pas à l'atteindre ce n'est pas parce que c'est un imbécile rêveur, ni un rural gnangnan. Il est un personnage tragiquement trop malin pour sa classe sociale mais pas assez pour en changer. Le lot de pas mal de gens sur cette planète.

 

Rêveur, certes Jude Fawley l'est. C'est un adolescent puis un jeune homme pensif, frêle, sensible, droit. Un drôle de bonhomme à la fois naïf et sage, plus mûr et lucide que les garçons de son âge et pourtant encore enfantin et crédule.

A Marygreen, village du Wessex profondément rural, où il vit chez sa grand-tante boulangère, il n'est pas vraiment à sa place. Jude a en effet « la folie des livres » et a pour ambition de faire des études et de devenir savant dans la petite ville universitaire voisine de Christminster, parée de tous les feux de l'érudition, attirante comme un aimant.

 

Pour un petit campagnard du XIXe siècle, cet objectif est certes difficile à atteindre sans relations, protections, argent et le déterminisme social le destine davantage à être éleveur de cochons ou livreur de pains que docteur en sciences mais Jude a parfaitement le droit d'essayer. Il a le mérite de se procurer des livres et d'apprendre seul le latin, le grec, l'histoire de l'Angleterre tout en accomplissant ses tâches et en gagnant sa vie. Il a compris qu'il lui fallait un métier, de l'argent pour aller vivre en ville et se rapprocher de l'université et il s'emploie à réaliser ce programme.

 

On peut considérer comme certains critiques l'ont fait qu'il est empli de bas instincts qui vont l'empêcher de réaliser son rêve mais on peut aussi le voir comme un jeune homme simple, inexpérimenté, seul au monde, qui se laisse influencer et séduire par une délurée en entreprenante jeune fille de fermiers qui souhaite se faire épouser (et use du procédé vieux comme le monde pour ce faire) et voit en Jude un homme facile à manoeuvrer mais qui pourrait s'élever dans l'échelle sociale et l'élever elle aussi par la même occasion. A cette étape de sa vie, Jude Fawley est-il un crétin sentimental, un faible vicieux ou un honnête homme qui tente de racheter sa sottise en épousant une femme qu'il croit enceinte ? Il s'est bien rendu compte que sa jolie Arabella est superficielle et avide mais il a le tort de ne pas suivre cette intuition et se laisse piéger par la pseudo grossesse. En route vers le mariage ! Lui qui commençait à amasser trois sous comme apprenti tailleur de pierre...

Le déterminisme social en action

 

La grand-tante Fawley avait pourtant prévenu Jude : le mariage ne sied pas aux Fawley qui n'aiment pas la contrainte, les propres parents de Jude s'étant séparés lorsqu'il était tout petit, ainsi que l'ont fait également son oncle et sa tante, les parents de sa cousine Suzanne, dite Sue. Est-ce qu'Arabella la femme de Jude le comprend instinctivement ? Est-ce qu'elle a reçu indirectement le message porté à la fois par la vieille tante et par la société, selon lequel Jude est déterminé à ne pas quitter la classe inférieure ? En tout cas, elle ne tarde pas à plaquer son mari qui va enfin pouvoir s'installer à Christminster, dans l'espoir d'intégrer l'université, ce qu'il ne parviendra jamais à faire.

 

Jude se rendra à son tour parfaitement compte de sa situation et s'ensuivra une cuite monumentale (que faire d'autre à ce moment terrible que se saoûler ?) qui aura pour conséquence de le faire virer de son travail. Quand un des professeurs de Christminster (une Oxford imaginaire) répond enfin à sa lettre en lui disant en substance « mon pauvre vieux, reste donc à ta place, ne viens pas tenter de prendre la nôtre, et continue de tailler des cailloux ou d'élever des cochons », Jude comprend qu'il ne parviendra jamais, quoiqu'il fasse, à décrocher un diplôme.

 

Sélection sociale, fatalisme lié à la naissance, hiérarchie, domination des puissants sur les pauvres et les sans-relations quand bien même ceux-ci sont capables d'apprendre, de se cultiver, de se décarcasser...

C'est en cela que ce personnage est grand : obscur aux yeux de la société, il n'en a pas moins la capacité de la décrypter et d'avoir une vision très claire de la situation des gens comme lui, trop intelligent pour rester simple ouvrier, pas assez pour être un étudiant brillant et à l'aise ; pas assez rustre pour maîtriser les codes de sa classe, trop rustre pour maîtriser ceux de la classe supérieure. Ainsi, isolé, il échoue sur le plan professionnel et social. Malheureusement, il échoue également sur le plan amoureux et personnel car tout est lié, on ne peut être heureux dans un domaine et malheureux dans l'autre, le malheur d'un côté finit toujours par pourrir le bonheur de l'autre.

Jude the Obscure

 

Thomas Hardy créé dans son roman Jude l'Obscur (Jude the Obscure), paru en 1895, un personnage masculin intemporel, comme il l'avait fait avec Tess, autre personnage tragique, soumis à la fatalité. En effet, comme dans Tess D'Urberville, « L’auteur en revient toujours à la petitesse de l’homme, soumis à des lois de sélection naturelle sur lesquelles il n’a pas de prise, dans un univers immense et insaisissable. » selon Stéphanie Bernard.* Comme Tess, Jude ne peut s'en sortir et ne peut que se diriger vers une fin funeste.

Les choses ont-elles beaucoup changé sur le plan du déterminisme social entre 1895 et 2015 ?

 

* Stéphanie Bernard, « La science et le savoir obscur dans Jude the Obscure de Thomas Hardy », Miranda, 2010.

 

 

 

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