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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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La gouvernante de Bly

La gouvernante de Bly

Bly, où rôde le mystérieux Peter Quint

Bly, où rôde le mystérieux Peter Quint

La gouvernante est un archétype de la littérature, notamment de la littérature anglaise (Jane Eyre entre autres). Souvent, elle est jeune et inexpérimentée. Amoureuse aussi. Celle de Bly ne fait pas exception.

Une petite annonce et on se retrouve dans un trou paumé

Cadette de nombreuses filles d'un pauvre pasteur de campagne du Hampshire, âgée d'à peine vingt ans, notre jeune héroïne répond à une annonce et se rend à Londres pour rencontrer son employeur potentiel. Dont elle tombe amoureuse illico évidemment. Ce gentleman de Harley Street (les lecteurs de romans anglais savent que c'est la rue huppée de Londres où se concentrent les cabinets de médecins en vogue) est jeune, riche, séduisant et fort désinvolte. Il est le tuteur de deux enfants orphelins (ses neveux) qu'il entretient mais dont il ne souhaite pas entendre parler et s'occuper. Les enfants vivent dans une propriété de l'Essex appelée Bly et ont besoin d'une gouvernante, la précédente ayant lâché la rampe.

"Anxieuse et palpitante", la jeune femme va donc s'installer dans la vieille demeure confortable mais tarabiscotée où règne la femme de charge, Mrs Grose, autre archétype de la littérature anglaise (voir Mrs Hugues dans la série TV Downton Abbey ou Mrs Fairfax dans Jane Eyre). Le travail de la gouvernante sera d'éduquer la petite Flora, huit ans, et de surveiller son frère, Miles, dix ans, quand il revient de l'école où il est pensionnaire, pour les vacances scolaires.

Une belle maison agréable, une fillette adorable, jolie, gracieuse et sage, une amicale collègue de travail en la personne de Mrs Grose, font s'évanouir les appréhensions de la gouvernante. En effet, ce n'est guère facile de prendre un nouvel emploi dans un lieu isolé avec des responsabilités très importantes étant donné que son employeur a clairement laissé entendre qu'il ne souhaitait pas être ennuyé par tout ce qui touche aux enfants et qu'elle aura la charge de tout, toute seule. Mais la gouvernante se sent à la hauteur de la tâche et pleine d'enthousiasme. Les enfants sont si mignons, si gentils, si innocents, si charmants, si faciles à élever. Sauf que... Miles vient de se faire renvoyer de son école au motif qu'il est une menace pour ses camarades. Comment croire une chose pareille ?! Cet enfant si doux et si beau ?! Impossible !

L'erreur de la gouvernante

Ne pas creuser la question, voilà l'erreur. On renvoie un enfant de son pensionnat et que fait l'adulte responsable pour en savoir plus ? RIEN. Voilà le premier faux-pas de la jeune femme. Pour elle, Miles est au-dessus de tout soupçon donc elle ne cherche pas plus loin, n'interroge même pas le garçon, décide de ne pas réagir et de le garder à la maison pour l'éduquer elle-même. Le pauvre enfant est tout bonnement trop délicat pour l'univers "horrible et malpropre" de l'école. La gouvernante pêche par excès d'affection et ses responsabilités lui montent à la tête : "je crois que je m'imaginais être une jeune femme très remarquable" dit-elle. Mais elle est en réalité ignorante et un brin irresponsable en pensant que cacher un problème sous le tapis signifie qu'il est réglé.

Elle est en quête de reconnaissance et d'approbation, ce que son employeur, voulant rester loin de toutes ces histoires de gamins à élever, ne lui offre pas. Toutefois, elle n'est pas idiote et ne manque pas totalement de lucidité : elle est consciente qu'elle succombe trop au charme des enfants, "éblouie par leur grâce". Pour autant, elle décide de se dévouer à eux, d'autant plus que deux entités malfaisantes rôdent autour d'eux : Peter Quint, l'ancien valet du maître de Bly, retrouvé mort sur une route avec une blessure à la tête et son amante, Miss Jessel, gouvernante précédente, elle aussi décédée.

"J'étais un paravent"

Pleine d'héroïsme romantique, la gouvernante de Bly se prend pour le "paravent"  contre les forces démoniaques revenues de l'au-delà, qu'elle semble admettre sans se poser beaucoup de questions sur sa propre santé mentale. Bon, je vois des fantômes et alors ? C'est la vie ! Elle est nettement plus surprise de se rendre compte que Flora et Miles les voient aussi (du moins le croit-elle) et n'en parlent pas que de voir des spectres déambuler sur la pelouse.

Ne pas interroger les enfants franchement, ne pas les prendre sous le bras et ficher le camp aussi vite que le permet le galop d'un cheval à cette époque, ne pas en parler aux domestiques, ne pas chercher de l'aide, ne pas déranger l'oncle des enfants, ne pas lui faire parvenir les lettres des enfants "trop belles pour être postées", une liste des incohérences et des signes d'égarement de la gouvernante aux yeux d'un lecteur d'aujourd'hui à qui il semblerait que, bon, là faudrait p't-être faire quelque chose (Damned ! Get a move on, stupid governess !).

Mais que s'est-il vraiment passé à l'école ?

Comme la plupart des questions que pose le récit de la gouvernante de Bly, cette question ne sera pas résolue et pourtant tout tourne autour d'elle. Pourquoi Miles a-t-il été renvoyé en réalité ? Le fait de ne pas oser poser directement la question au garçon rend la gouvernante folle. Il se trouve dans ce renvoi quelque chose de laid qu'elle ne peut pas affronter alors elle préfère se battre contre des fantômes (fantasmes ? fruits de son imagination fertile et romantique ?) plutôt que d'affronter une réalité trop brutale.

Est-elle terrorisée ? Est-elle folle ? Est-elle névrosée au point d'avoir des hallucinations ? Est-elle fascinée par les enfants notamment le petit garçon dont elle parle parfois comme s'il s'agissait de son amoureux, au point de vouloir les réduire à sa merci en croyant les sauver d'hypothétiques griffes de la nuit ? Quelque chose en elle bloque et l'empêche de prendre une décision sensée. Sa seule obsession : savoir ce que les enfants savent et être sûre qu'ils ne sont pas possédés par le mal. Or, que savent-ils en réalité ? Quels sont les signes qu'ils soient possédés par quoi que ce soit ?

Serrer la vis

The Turn of the Screw, traduit en français par Le Tour d'écrou, est un court roman (ou une longue nouvelle) de Henry James, publié en 1898. Le titre est plutôt osé car joue sur le mot "screw" de plusieurs manières : "the screw" c'est la vis tout simplement et "to turn the srew" c'est serrer la vis mais c'est aussi un mot qui peut s'employer comme un verbe dans le langage familier : "to screw up" = merder, faire une connerie ; "screw you !" = va te faire foutre ! ; "to screw" = baiser ; "to have a screw loose" = avoir une case en moins. Le titre est donc un méga jeu de mots intraduisible faisant allusion à la folie et ayant une forte connotation sexuelle (ce qui évidemment fera délirer les critiques littéraires portés sur la psychanalyste freudienne).

Considérée comme un sommet du genre fantastique et du récit de fantôme, l'histoire de la gouvernante du domaine de Bly pose plus de questions qu'elle ne donne de réponses et repose sur la personnalité d'une jeune femme exaltée dont on doute de la santé psychique et mentale. La force du roman repose en effet sur l'impossibilité pour le lecteur de deviner si les personnages de Quint et Jessel sont présents dans le domaine sous la forme de spectres (mais seule la gouvernante les voit, Mrs Grose par exemple ne les voit pas) ou si tout se passe dans la tête de la gouvernante (mais comment peut-elle savoir à quoi ils ressemblaient de leur vivant afin de les décrire parfaitement à Mrs Grose qui les reconnaît grâce à cette description ?) Eh bien, à chaque lecteur de se débrouiller avec ça ! Croit-il, lui, aux forces du mal sorties de l'au-delà pour venir se saisir d'enfants innocents ? Ou croit-il que tout peut être expliqué par l'inconscient et la psychologie d'une pauvre cinglée prise de folie meurtrière ? Et si les enfants sont devenus méchants et pervertis par les deux ectoplasmes, pourquoi Miles veut-il repartir dans une école ? Et pourquoi semblent-ils si paisibles et joyeux ces enfants soi-disant incarnant le mal ? On pourrait lire et relire, analyser chaque moment où Quint et Jessel surgissent, chaque parole ou geste de Miles, de Flora, de la jeune gouvernante, sans jamais parvenir à rien démêler.

La nouvelle de James a été adaptée à plusieurs reprises à l'opéra par Benjamin Britten en 1954, au cinéma, à la télévision et aussi en bande dessinée (Le Tour d'écrou de Hervé Duphot chez Delcourt en 2009).