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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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Robert Maitland

Robert Maitland

Et Robert Maitland quitte notre monde

Et Robert Maitland quitte notre monde

Un suicide déguisé en accident de voiture ? Un accident de voiture qui n'est pas accidentel ? Robert Maitland est en tout cas très mal barré.

Robert Maitland est un architecte anglais de 35 ans qui vit et travaille à Londres dans les années 1970. Un bureau à Marylebone, financièrement, aisé, il conduit une puissante Jaguar qu'il affectionne particulièrement d'autant qu'il a tendance à appuyer sur le champignon.

Maitland est marié à une femme, Catherine, dont il est dépendant sur le plan pratique, dans la vie quotidienne : elle prend les décisions pour leur logement, les réceptions qu'ils donnent, etc. mais cela l'arrange en quelque sorte, Catherine lui permet de mener une vie sans trop se poser de questions. Ensemble, ils ont un fils de huit ans. Mais cet apparent bonheur conjugal, professionnel, familial masque une fêlure chez Maitland. 

Il partage son temps entre le boulot, sa famille et sa maîtresse, Helen, médecin que son amant qualifie de « trop intelligente ». Chacune des deux femmes est au courant de l'existence de l'autre : il passe la nuit chez l'une ou l'autre sans que ni l'une ni l'autre ne s'inquiète de son absence, « un partage commode » qui se révélera un piège étant donné que ni Hélène, ni Catherine ne vont prévenir les autorités de sa disparition.

 

L'accident

Car Maitland disparaît. Mais nous, lecteurs, savons où il est passé. Le 22 avril 1973, peu après trois heures de l'après-midi, vers la sortie de l'échangeur de l'ouest à la périphérie de Londres, à 600 m du raccordement du nouveau tronçon de l'autoroute M4, la voiture de Maitland qui roulait bien trop vite, quitte la route et dévale un remblai pour se retrouver dans un terrain vague. Et de ce terrain vague, "l'île de béton", notre héros ne pourra jamais sortir. Ou peut-être que si, un jour, mais c'est peu probable.

Au départ, indemne, bien qu'un peu secoué et contusionné, Maitland pense être rapidement secouru. Il voit passer les voitures sur l'autoroute et croit que quelqu'un va signaler l'accident ou bien il s'apprête à remonter le remblai à pied et arrêter une voiture qui l'emmènera. Malheureusement pour lui, les choses ne vont pas se dérouler ainsi. Il ne parviendra pas à arrêter, ni à alerter qui que ce soit et finira par être renvoyé dans le terrain vague par une voiture qui le heurte. Cette fois, il est grièvement blessé et parvient à peine à bouger tout en perdant un peu les pédales.

Dans l'île de béton verte

Les choses se sont donc sérieusement gâtées pour Maitland. Il est HS dans un terrain vague qui forme une sorte d'île oubliée du monde, pleine de bagnoles en train de pourrir, des ruines d'un ancien quartier et de hautes herbes étranges, à la fois caressantes et dangereuses, qui semblent presque vivantes et s'occupent de cacher la vie de l'île aux yeux des automobilistes qui défilent sur l'autoroute. Fiévreux, la jambe abîmée, Maitland ne parvient pas à regagner le bord de la route. Il est condamné à rester en bas du remblai et à tenter d'explorer son environnement pour trouver une solution.

De son propre aveu sans talents ni ressources physiques, c'est un homme corpulent et urbain qui n'a pas beaucoup de sens pratique. Toutefois il parvient à faire quelques tentatives de lancement de SOS en mettant vainement le feu à sa voiture entre autres. A demi-conscient par moments, il a faim et se délabre très vite physiquement : il perd beaucoup de poids et souffre. Il serait seul sur une planète inconnue que sa situation ne serait guère plus déplaisante et pourtant il est à quelques mètres des gens qui passent dans une grande capitale européenne.

Un salaud ?

Au fil des heures, des sentiments ambigüs se fraient un chemin en Robert Maitland. Sa solitude, le choc, la faim, lui font perdre pied et le poussent au bord de la folie. Il se remémore sa vie, son enfance surtout, sa mère qui a divorcé de son père lorsqu'il était âgé de huit ans (l'âge exact de son propre fils), sa jalousie envers une sœur plus jeune que lui qui captait l'attention maternelle.

Sa présence dans l'île de béton révèle en lui des aspects assez laids de sa personnalité : infantilisme, violence, colère, mépris de soi. Il reconnaît que ses rapports avec autrui, avec sa femme, sont faussés et qu'il est capable de méchanceté. Une méchanceté qu'il n'hésitera pas à exercer sur Proctor le clochard handicapé mental qui vit dans l'île et qu'il rencontrera peu après et sur Jane, la jeune prostituée qui vient souvent dans l'île également. Même si la méchanceté envers eux appartient à une stratégie de survie, il est conscient de prendre du plaisir à sa propre brutalité. « Quand même, c'était salaud. Vous devez être une vraie merde. » dit Jane à Maitland après qu'il a pissé sur Proctor pour le dominer et endosser son « nouveau rôle de mâle agressif ». Et nous, lecteurs, nous commençons à nous sentir mal à l'aise devant ce personnage, le héros de l'histoire, capable de cette ignominie... ça coince aux entournures...

Maitland reconnaît en lui aussi un désir de solitude qui le tenaille depuis des années, de solitude et de régression également. Jane lui dit d'ailleurs que, selon elle, il y a longtemps qu'il vit dans une île déserte avec ses histoires d'adultère. Il est déjà seul et au fond aspire à le rester. Ce que veut Maitland, c'est être « tout seul dans la cité déserte de son esprit », ne rien devoir à personne, se libérer des échanges humains (des « transactions pathétiques »).

Toujours selon Jane, il est « le type d'homme qui a besoin de se mettre à l'épreuve constamment » et elle est convaincue qu'il a tenté de se tuer en provoquant l'accident. En tout cas, quoique Maitland ait souhaité, il se trouve dans un lieu intermédiaire et étrange auquel il commence peu à peu à s'identifier, qui semble s'insinuer en lui et prendre possession de lui. Oh ! Que tout cela va mal finir !

L'auto-sabotage façon J.G. Ballard

Maitland a-t-il fait exprès d'échouer dans l'île ? Voilà la grande question de ce court roman de J.G. Ballard.

Concrete Island (L’Île de béton), livre publié en 1973 (1974 en France) appartient à une trilogie qu'on appelle « La Trilogie de béton » dont chaque roman peut se lire indépendamment l'un de l'autre. Les deux autres titres de la série sont Crash ! et I.G.H.

Cette série met en relief des thématiques liées à l'urbanisation, au sexe, à la voiture, à la civilisation moderne.

L'Île de béton oscille entre fantastique crépusculaire, la robinsonnade et la science-fiction à la Ballard, c'est à dire une SF nouvelle vague qui s'interroge sur l'humain, l'identité, la place de l'homme dans la nature, la société bien davantage que sur des futurs possibles et des mondes vraisemblables ailleurs. Et Ballard excelle à faire transpirer son lecteur en le mettant face à des personnages plus qu'ambivalents. Qu'on n'aime ou pas cet auteur, il faut reconnaître qu'il sait s'y prendre pour te remuer tes entrailles de citoyen paisible et te fiche la trouille.

Pour en savoir plus sur le roman de J. G. Ballard, consultez la fiche de lecture :

Le livre peut être téléchargé sur

ou commandé en version papier ici