La Belle au bois dormant

Publié le par Le Point de Suspension

La Belle au bois dormant

Comme tous les personnages de contes populaires, la Belle au bois dormant est connue, plus que connue. Ah ! ah ! Est-ce bien sûr ?

Attends ma fille, ton prince viendra bien un jour...

Mouliné par "Pailletteville" (nom donné par Jim Harrison à ce qui vient de Hollywood dans lequel on inclura volontiers les studios Disney), le personnage s'appelle Aurore. Or, dans certaines versions du conte, Aurore est la fille de la Belle, laquelle n'a pas de prénom. On oublie également souvent que l'histoire ne s'arrête pas lorsque débarque un prince qui réveille la belle princesse endormie depuis cent ans et qu'il se passe encore un tas de choses après le baiser et le réveil (c'est la version des frères Grimm qui s'arrête au réveil). On oublie globalement que ce conte de fées va un peu plus loin que la moralité conçue par Charles Perrault qui se résume à "Et qu'on ne perd rien pour attendre" ou autrement dit plus brutalement : "jeune fille, attends paisiblement dans la maison de ton père qu'un prince passe par là, ne sois pas si pressée de te marier." 

Non, La Belle au bois dormant, ce n'est pas que ça.Le petit refrain moralisateur de Perrault a totalement affadi une histoire et fait des individus des êtres passifs qui attendent leur bonne fortune. Et cela n'est pas valable que pour la princesse mais aussi pour le prince qui n'a rien d'autre à faire que passer par là pour trouver la femme de sa vie. Il n'a même pas à batailler contre les buissons épineux qui cachent le château, ceux-ci s'écartent tout seuls ! La lecture de cet épisode peut nous inciter à croire qu'il suffit d'être au bon endroit au bon moment pour que tout s'agence et s'arrange... Pas si simple ! Il faut être bien équilibré et solide dans sa tête pour savoir quand agir, quand c'est le bon moment justement. Le prince ne réussit pas seulement parce qu'il est au bon endroit au bon moment mais parce qu'il est assez malin pour comprendre que c'est le bon endroit et le bon moment et faire ce qu'il a à faire. Mais ne parlons plus de lui. L'héroïne c'est la petite princesse.

Un bébé puni : mais pourquoi diable ?

La petite princesse est d'abord un espoir, un bébé, une adolescente puis une femme, épouse et mère. Dans un royaume infertile, elle est l'espoir fou de ses parents qui n'ont pas d'héritier. La grossesse miraculeuse est annoncée par une grenouille (version de Grimm) alors que la reine est en train de prendre son bain. La grenouille apporte le nécessaire changement, l'élan vital qui permet de modifier le cours d'une existence mais qui probablement devra se payer dans l'idée qu'on a rien sans rien. Ainsi le bébé miraculeux est condamné à mourir.

Tout d'abord, on se réjouit de sa naissance, on la fête, on la bénit, les fées (ou les femmes sages, c'est selon) se penchent sur son berceau et lui promettent monts et merveilles. Mais l'une d'elle, mécontente de n'avoir pas été invitée à la fête (pour des raisons variables selon la version du conte) lui jette un mauvais sort condamnant le bébé à mourir à quinze ans. La princesse est sauvée de la mort par un contre-sort : elle ne mourra pas mais se piquera le doigt avec un fuseau et s'endormira cent ans.

Fichtre, c'est long cent ans ! Surtout pour une petite gamine qui n'a absolument rien fait pour mériter une telle punition. Pour l'instant elle se contente de vagir et dormir dans un berceau ! On la condamne, tout ça pour avoir oublié d'envoyer bêtement un carton d'invitation à une fée vindicative et caractérielle. Le roi et la reine ne sont pas vernis : infertiles et malheureux, ils sont enfin gâtés par la vie qui leur envoie un enfant et on leur promet de le liquider après seulement une petite quinzaine d'années de bonheur. A quelque chose malheur est bon : eux aussi pourront s'endormir avec leur fille et subiront le sommeil centenaire avec la promesse de se retrouver ensuite grâce à la diligence de la bonne fée qui avait déjà tourné le sort de la mort en sommeil chez Perrault ou par contagion chez Grimm.

Cent années représentent donc une longue parenthèse dans leur vie. Marie-Louise von Franz, psychanalyste jungienne qui a beaucoup travaillé sur les contes de fées et qui pense que chaque conte souligne un aspect du Soi, explique que cette longue période de répression intervient comme si les problèmes devaient être endormis mais pas être supprimés ou réglés mais on sent bien qu'ils reviendront. Pour elle, « […] ce thème du sommeil de la princesse ramène au fait que certains facteurs de la vie psychique féminine ont été refoulés par une censure inconsciente ». Interprétation psychanalytique du conte quon peut suivre ou non...

Qu'on pense à un refoulement, à une punition divine (les parents ont-il été trop gourmands ?), à l'idée commune qu'il faut toujours tout "payer" dans cette vie terrestre, le sommeil magique est un thème assez courant. Le personnage de contes victime d'une fatalité souvent inexplicable est plongé dans un long sommeil qui fait penser à l'hiver mettant la nature en repos. Cela fait songer également au mythe de Perséphone, emportée par Hadès dans les Enfers, recherchée par sa mère Déméter qui parvient à négocier la sortie de sa fille six mois par an, après l'hiver, ou encore à Brünhild, la walkyrie plongée dans le sommeil par le dieu Odin. Et à Blanche-Neige aussi bien sûr. Dans certains cas il s'agit d'une punition, dans d'autres, on ne voit pas bien ce qui a besoin d'être sanctionné... Quel est donc le sens de cette fatalité qui tombe sur le couple royal par le biais de leur enfant condamnée ? Est-ce juste pour nous faire comprendre qu'avant d'entreprendre, il y a toujours une période de latence ? Avant que les graines ne sortent de terre, il faut être patient et attendre que les choses  fassent leur travail de manière souterraine ? Pour être en forme le jour, il faut dormir la nuit ?

Mais que font les parents ?

En tout cas, il est des forces à l'oeuvre contre lesquelles on ne peut rien. C'est ainsi que je lis le fabuleux acte manqué du père le roi, dans la version de Grimm, qui le jour de l'anniversaire de sa fille se barre Dieu sait où au lieu de surveiller la prunelle de ses yeux et de lui coller aux basques pendant vingt quatre heures afin qu'elle ne se pique pas au fuseau. Mais où sont-ils donc ces parents le jour des quinze ans de la Belle ? Le seul jour de toute sa vie où il ne fallait pas relâcher sa vigilance ! Ils avaient pourtant fait ce qu'il fallait jusque là (supprimer les fuseaux du royaume) et au dernier moment, pffffttt plus personne pour veiller. Il y a quelque chose de plus fort qu'eux, une force de mort qui vainc les forces de vie... au moins pendant cent ans. Dans la version de Perrault, les parents sont davantage excusables : la méchante fée ne donne pas de date précise quant à la rencontre du fuseau avec le doigt de la princesse. Les parents ne peuvent pas veiller sur elle tout le temps pendant des décennies non plus...

Une femme passive et mal fringuée

A quinze ans, la jolie princesse, bonne et joyeuse adorée de tous, s'endort ainsi que tout sa maisonnée pour cent années. Puis elle est rendue à la vie éveillée par un prince comme la prédiction l'avait dit. Mais comme la période des cent ans arrive à terme, on peut aussi supposer qu'elle se serait éveillée quand même, sans lui. C'est ce que laisse entendre Perrault : "Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s'éveilla". Le conte de Grimm s'arrête là tandis que Perrault brode encore un peu : pendant deux années, le prince et la princesse dûment mariés vivent ensemble mais sans que la famille du prince soit mise au courant, ils ont deux enfants (Aurore et Jour). Le prince ne veut rien révéler de sa vie secrète avec sa petite famille parce qu'il craint que sa mère ogresse ne leur nuise. Ce en quoi il a raison car moult péripéties surviendront avant qu'il puisse être heureux au grand jour avec la Belle et leurs enfants.

Quelle que soit la version du conte, la Belle n'a aucun épaisseur psychologique. On la sait pourvue de toutes les grâces par les sorts de ses bonnes fées : elle sait chanter, danser, a de l'esprit et de la beauté, etc. Elle est "belle, modeste, bonne et pleine de bon sens" mais elle reste une sorte d'abstraction. Le seul moment où elle montre un peu de vie personnelle est celui où elle rencontre la vieille femme qui file au fuseau : elle est curieuse, exploratrice, intéressée, elle montre son désir de faire comme la vieille, elle est qualifiée de "vive, un peu étourdie" par Perrault. Malheureusement au moment où elle semble s'éveiller à la vie, elle se pique le doigt et s'endort. Certains y voient une forme de domestication du pouvoir féminin : quand la petite fille ou l'adolescente, commence à trop ramener sa fraise et faire preuve d'indépendance, on lui fait fermer son clapet. Endormie ou domestiquée, il va falloir un long temps d'incubation avant que la femme authentique ne refasse son apparition. Et encore parait-elle bien passive après son éveil et ses deux maternités et après être devenue reine dans le royaume de son époux : elle ne fait rien pour défendre ses enfants contre l'ogresse, ni pour se défendre elle-même. Elle est résignée. Elle ne sera sauvée que par le retour inopiné de son mari.

Un détail est amusant chez Perrault (qui montre que le lascar ne pense qu'aux mondanités et aux belles toilettes) : le prince remarque que sa belle "était habillée comme mère-grand" c'est à dire que ses fringues sont atroces et démodées. Autre détail plaisant : comme elle a dormi cent ans, la peau de la jeune reine est un peu "dure" ce qui pose problème au maître d'hôtel de l'ogresse-reine-belle-mère, aucune bestiole de la ménagerie n'a la peau aussi dure que la jeune femme quand il s'agit de l'accommoder pour le repas de l'ogresse en lieu et place de sa belle-fille qu'elle veut manger ! 

Apparemment, la pauvre vieille Belle souffre d'un complexe !

Selon Marie-Louise von Franz (La Femme dans les contes de fées, Editions J. Renard, 1991), « Du point de vue individuel, l'histoire de la Belle au bois dormant est donc celle d'une femme qui a un complexe-mère négatif ou d'un homme chez qui l'anima s'est endormie sous l'influence de ce même complexe. » Aïe ! "complexe-mère", "anima" sont des concepts conçus par Jung, débrouillez-vous avec ça !

Bruno Bettelheim, autre psychanalyste, estime que ce conte est une forme de mise en garde : les jeunes filles ne doivent pas faire mumuse avec les "fuseaux" sous peine de mettre leur vie amoureuse entre parenthèses pour longtemps (quant au prince, il doit balancer sa mère ogresse pour vivre sa vie). A vous de tirer votre propre interprétation de cette histoire de jeune fille endormie pour cent ans...

 

La Belle au bois dormant est un conte ancien qui existe dans différentes régions du monde. Les frères Grimm recueillent cette histoire et la publient en 1812 et elle connait un grand succès. La version anglaise Sleeping Beauty ou Briar Rose est l'adaptation de la version allemande des Grimm Dornröschen (Petite Rose épineuse dans la traduction littérale, ou Fleur d'épine). En France Perrault en avait fait paraître une version en 1697 dans Le Mercure galant puis dans un recueil Contes de ma mère l'Oye ou Histoires ou contes du temps passé. Perrault s'adresse à un public mondain des salons littéraires où le conte est alors à la mode. Il s'inspire d'une version de l'histoire écrite par Giambattista Basile qu'il remanie à sa sauce pour en faire un récit littéraire. Il existe une autre version connue depuis le XIVe siècle sous le titre de Perceforest.

 

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