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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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Jérôme et Sylvie

Jérôme et Sylvie

Les Choses - ill. Vadim Sherbakov - Unsplash

Les Choses - ill. Vadim Sherbakov - Unsplash

Jérôme et Sylvie sont aussi indissociables que Sylvain et Sylvette. Ils forment une seule entité. Pas seulement parce qu'ils sont un couple marié mais parce qu'ils ont la même vision du monde, les mêmes désirs et aspirations, les mêmes opinions sur tout. Tous deux ont un rêve commun : avoir une vie facile dans le luxe, l'opulence, le confort et la beauté.

Ascenseur social, nous voilà !

Âgés de 24 et 22 ans, nos deux tourtereaux exercent le métier de "psychosociologues", ce qui consiste en réalité à faire des sondages et des enquêtes d'opinion pour le compte d'agences publicitaires. Issus de familles modestes, ils ne sont pas ambitieux sur le plan professionnel, ils n'ont pas eu envie de faire des études longues mais ne veulent pas non plus stagner dans des boulots ingrats et mal-payés. Ils n'ont pas vraiment choisi d'être enquêteurs pour la pub, c'est un travail sans grand intérêt à leurs yeux mais cela leur permet de gagner de l'argent en ayant du temps libre. Ce n'est pas un sot choix étant donné que, dans les années 1960, le secteur de la pub est en plein développement et offre des opportunités. Grâce à ce genre de job, on peut grimper l'échelle sociale et se sortir de son milieu pour atteindre la classe moyenne supérieure voire plus. Mais gagner une classe sociale supérieure n'est pas en soi l'objectif que Sylvie et Jérôme veulent atteindre, ils ne veulent pas forcément côtoyer des gens aisés, cultivés, célèbres, qui ont du pouvoir, etc. Ce qu'ils veulent surtout c'est avoir de l'argent pour acheter des trucs et se faire plaisir, avoir une jolie maison et des belles choses de qualité autour d'eux.

Il y a loin de la coupe aux lèvres

Or, les deux jeunes gens vivent dans un appartement modeste qui correspond à leurs moyens modestes et sont, par conséquent, atrocement frustrés. Ils ont la rage, ils veulent consommer du beau, du bon, du "de bon goût" ou tout au moins ce qu'ils pensent être dans la norme de la haute bourgeoisie ou de la bohème friquée : chaussures anglaises, fauteuils moelleux, livres, pantalons en velours et col roulé façon intello Saint Germain des prés. Tous deux recherchent le plaisir immédiat et, au-delà, le moment parfait qui durerait éternellement, une sorte de félicité éternelle que leur procurerait leur consommation d'objets, de films, de vêtements, de vacances, de soirées dans les bistrots branchés avec leur cercle d'amis semblables.

Jérôme et Sylvie ont en tête un modèle de vie bien précis correspondant à leurs préjugés ("La bibliothèque serait en chêne clair ou ne serait pas. Elle n'était pas."). Ils fantasment à fond les manettes sur ce que pourrait être leur vie si... Mais leur refus d'un travail régulier, d'horaires fixes, de contraintes, de la routine, rend leur vie instable et difficile et leur procure peu d'argent. Ils veulent des loisirs, du temps pour eux, mais pour cela il faut de l'argent. Comme ils ne sont pas des héritiers, ils sont obligés de gagner de l'argent pour acheter les belles choses et comme ils ne gagnent pas assez d'argent car ils ne travaillent pas beaucoup, ils ne peuvent pas avoir le train de vie de leurs rêves et en sont malheureux. Le manque d'argent est leur problème principal, le manque d'argent occulte tout le reste, le manque d'argent tourne dans un cercle vicieux frustrant où il est question de beurre, d'argent du beurre etc.

Et si le problème n'était pas l'argent...

Sylvie et Jérôme n'ont pas envie de travailler beaucoup et ont envie de profiter de la vie, ce qui est, au fond, un choix légitime, lequel ne regarde qu'eux. Avec ce qu'ils gagnent dans la publicité, ils vivent correctement, ils sont loin d'être pauvres. Ils ont un boulot pépère qui leur laisse du temps libre mais ne peuvent s'en contenter. Ils peuvent s'acheter des choses mais cela ne suffit pas. Ils ont des amis, ils sortent, ont des loisirs, s'achètent des disques, des livres, vont au cinéma qu'ils adorent, partent en vacances mais tout cela ne suffit pas. Ils vivent mieux que bon nombre de gens, se sont sortis de leur milieu étriqué mais ce n'est pas assez. Le problème de ces deux individus n'est pas qu'ils manquent d'argent en réalité mais qu'ils manquent de joie de vivre. Ils sont incapables de voir comment ils pourraient tirer parti de ce qu'ils ont et fantasment à propos de ce qu'ils n'ont pas. Et, tout à leur fantasmagorie, ils laissent aller les choses à vau l'eau. Leur appartement par exemple est fonctionnel et serait très agréable et joli s'ils investissaient leurs bonnes idées dans le concret et s'en servaient pour l'aménager et l'entretenir sérieusement au lieu de procrastiner. Mais ils ont tant envie de ... qu'ils ne parviennent pas à ... 

Par manque de lucidité et de sérénité à propos de leur propre vie, ils sont devenus envieux, snobs et ridicules. Ils sont en quête de reconnaissance, assoiffés de légitimité mais impuissants.  Ils aspirent à ce qu'ils ne peuvent avoir, ce qui génère frustration et angoisse. Ils sont pris au piège de la contradiction liberté / travail ressentie par beaucoup. Sans s'en rendre compte, ils sont possédés par l'idée terrible qu'ont de nombreuses personnes : "ce sera mieux quand...".

Perec fait son autobiographie

Sylvie et Jérôme sont les deux personnages du livre de Georges Perec, Les Choses, paru en 1965. Selon l'auteur, il ne s'agit pas d'un roman bien qu'il comporte une intrigue, mais d'un document décrivant un type d'individu dont G. Perec pense faire partie. A travers ce couple dont on ne saura rien de l'apparence physique, de la vie intérieure, des émotions et qui semble vide, l'auteur pointe du doigt une certaine bohème parisienne des années 1960 qui tente de se donner les moyens de contester une société de consommation qui lui intime l'ordre de vivre comme ceci, comme cela, qui créé des besoins inédits qui pousse vers une insatisfaction chronique et douloureuse.