Lauren Olamina

Publié le par Le Point de Suspension

Lauren Olamina - ill. Daniel Santalla - Life of Pix

Lauren Olamina - ill. Daniel Santalla - Life of Pix

Quand on fait connaissance de Lauren Oya Olamina Bankole, elle est à la veille de son anniversaire : le 21 juillet 2024, elle aura quinze ans.

Futur gourou

Depuis trois ans, elle a perdu la foi dans le dieu des chrétiens baptistes, congrégation à laquelle sa famille appartient (son père est pasteur et enseignant) et elle s'est concoctée une religion ou une philosophie personnelle qui va la mener vers une aventure spirituelle et terrestre bien singulière.

Olamina (puisque c'est ainsi qu'on l'appellera quand elle sera adulte et gourou) est née en 2009 et a passé son enfance à Robledo, petite ville située à une trentaine de kilomètres de Los Angeles. Sa mère, qui s'adonnait à la prise d'une drogue appelée le Paracetco destinée à l'origine aux malades d'Alzheimer mais populaire auprès des jeunes car permettant de développer des facultés intellectuelles, est morte en lui donnant la vie. La drogue a donné à sa fille un étrange handicap neuropsychique : Olamina est hyperempathique, c'est-à-dire qu'elle ressent la douleur et le plaisir des autres de manière amplifiée. Ce qui la rend vulnérable et l'oblige à se blinder et à se donner un air dur et impassible pour que les gens ne découvrent pas son handicap et n'en profitent pas. En effet, étant donné qu'elle peut se tordre de douleur quand quelqu'un souffre autour d'elle, il est facile de la manipuler. Malgré cette bizarrerie, c'est une enfant précoce et très cérébrale, observatrice et lucide. Grande lectrice, poète, capable d'une puissante capacité de réflexion et de synthèse, le cerveau tournant à plein régime, Olamina devient une adolescente déterminée et forte.

Pour elle, Dieu n'est pas la sorte de père fouettard, de régent ou d'esprit supérieur justicier que les chrétiens adorent mais une sorte d'énergie qui apporte le changement incessant. "Dieu est changement" écrit-elle dans son cahier d'enfant où elle rédige ses poèmes qui formeront la trame de sa doctrine "Semence de la Terre : Le Livre des vivants". Dieu façonne l'univers mais l'univers façonne Dieu ; Dieu façonne les hommes mais les hommes façonnent Dieu : il s'agit d'une dynamique interactive dans laquelle le changement (Dieu) influe sur la destinée des êtres mais où les êtres jouent un rôle en accompagnant, suivant, se servant du changement. Dieu est un processus et non une entité, il peut être guidé, accéléré, ralenti, orienté, etc.

États-Unis - Années 2020

Olamina est l'aînée d'une fratrie de cinq enfants. Son père s'est remarié après le décès de sa première femme, quatre garçons sont nés après sa fille. Son quotidien n'est pas celui d'une adolescente des années 2000 : elle ne va pas au lycée mais reste dans sa maison à aider sa belle-mère à faire la classe aux gamins du quartier, elle apprend à tirer pour pouvoir se défendre, elle lit et passe le temps comme elle peut.

Les années 2020 aux États-Unis sont terrifiantes : violence, criminalité, chômage de masse, pauvreté, quartiers délabrés, familles obligées de se barricader derrière des murs pour se protéger des pillards et des junkies, etc. L'esclavage a réapparu, on risque sa peau à chaque coin de rue, la consommation de drogues fait des ravages. Tout cela est dû à la conjonction de trois facteurs : crise économique, crise climatique, crise sociale et à l'aveuglement général d'une population amorphe.

Malgré ses précautions, le père d'Olamina disparait un jour en rentrant de son travail, vraisemblablement agréssé et tué. Sa fille n'a que dix-sept ans et elle a perdu le premier de ses frères tombé dans la délinquance et le trafic alors qu'il n'avait que quatorze ans. Peu après ces drames, le quartier où se situe la maison familiale est attaqué et incendié. Olamina perd sa belle-mère et ses trois petits frères, ses voisins, ses amis, son petit ami qu'elle projettait d'épouser. Elle doit fuir.

C'est ainsi que cette grande et forte jeune femme, obstinée et à la personnalité bien trempée, se retrouve sur la route avec pour seul bagage sa croyance étrange et deux amis rescapés de son quartier. Son objectif : trouver un lieu pour fonder sa communauté et la faire grandir, avec en toile de fond non seulement sa doctrine religieuse mais un projet d'exploration spatiale qui est, pour elle, l'avenir de l'humanité : "Quand on vit dans une fosse septique, on peut rêver d'habiter le ciel, non ?" 

La Chênaie : première communauté - premier échec

En 2027, Olamina a 18 ans. Elle est sur la route avec ses premiers compagnons-disciples quand elle fait la connaissance de Taylor Franklin Bankole. Comme elle, il porte un nom de famille yoruba : le père de Bankole comme le grand-père d'Olamina ont changé de nom dans les années 1960 pour se doter d'un patronyme africain. Bankole a cinquante-sept ans, médecin, veuf et sans enfant, il tombe amoureux de cette jeune fille étonnante, mûre, posée et charismatique qui croit en son projet fou de colonisation des étoiles. Tous deux ils bâtissent la première communauté sur des terres que Bankole avait acheté en prévision de sa retraite. "Bankole" signifie littéralement "aide-moi à construire ma maison" et c'est exactement ce qu'il fait. Mais six ans plus tard et après la naissance de leur fille, Larkin, il aimerait emmener sa famille dans un lieu sûr ce que refuse Olamina qui payera très cher ce choix.

"Tu m'apparaissais sous les traits d'une jeune idéaliste, profondément vulnérable mais dangereuse, du fait qu'elle était si résolue et qu'elle en savait long" lui dit Bankole, "tu étais un tissu de contradictions".

Larkin, leur enfant unique, pense que sa mère a toujours confondu le rêve et la réalité dans sa ferveur religieuse. "Si jeune, ma mère était un véritable missile, braqué sur sa cible" dit-elle. C'est sans doute une bonne définition d'Olamina, impressionnante de sang-froid et de maîtrise qui perd tout ce qu'elle aime et tous les gens auxquels elle tient par deux fois en six ans alors qu'elle n'a pas vingt-cinq ans et qui ne se laissera jamais abattre, ni détourner de son projet.

Science-fiction et religion

Lauren Olamina Bankole est le personnage principal d'un roman de science-fiction passionnant  d'Octavia E. Butler : La Parabole de semeur paru en 1993 (Parable of the Sower) et traduit en France en 2001 aux éditions Au Diable Vauvert. Elle revient dans un autre roman dont sa fille Larkin-Asha est la narratrice, La Parabole des talents (Parable of the Talents, 1998) également publié en France en 2001 chez le même éditeur. Deux romans de science-fiction apocalyptique qui décrivent l'effondrement total d'une société occidentale prospère d'une manière précise et fine mais qui sont avant tout un magnifique portrait de jeune femme dynamique, courageuse et vibrante d'énergie sur une toile de fond empreinte de spiritualité et de religion.

 

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