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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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Fanny Hill

Fanny Hill

Fanny Hill - ill. Pixabay

Fanny Hill - ill. Pixabay

Dès le début, Fanny donne le ton : elle s'apprête à « révéler jusqu'aux moindres circonstances du libertinage horrible où [elle a] été plongée autrefois ». Mais concernant ce « libertinage horrible », le lecteur se rendra assez vite compte qu'il n'est peut-être pas si horrible même si Fanny, comme le sous-titre du roman l'indique, est bien une « fille de joie ».

Seule au monde

Frances Hill, surnommée Fanny, est issue d'une famille villageoise pauvre des environs de Liverpool. Son père survit chichement en fabriquant des filets et sa mère dirige une petite école pour fillettes. Le couple n'a plus que cette petite Fanny comme enfant vivant. Malgré que sa mère soit institutrice, Fanny n'a pas reçu une éducation poussée : un peu de lecture, un peu d'écriture et de couture. Ses parents meurent de la petite vérole alors qu'elle n'a que quinze ans et elle se retrouve isolée et sans ressources. Elle-même a été légèrement atteinte par la maladie mais celle-ci n'a pas abîmé son beau visage, ce qui a de l'importance pour la suite de la vie de l'adolescente.

Ainsi, toute jeune femme, Fanny est seule au monde. Quel parti aurait-elle pris si une domestique en séjour au village ne lui avait proposé de l'emmener à Londres où elle doit reprendre son service. Émoustillée par ce que lui raconte cette peu scrupuleuse Esther, Fanny a hâte de faire fortune dans la capitale et ne se rend pas compte qu'Esther profite d'elle et de son maigre héritage pour se faire payer son billet de retour. Fanny est une fille confiante, naïve et gentille qui ne voit aucun mal dans les autres êtres humains. A posteriori, elle se rend bien compte qu'Esther a profité d'elle et l'a plantée seule en plein Londres inconnu mais elle ne lui en gardera pas rancune. Et Miss Hill débute dans un vaste monde qui risque de la dévorer. Nuançons tout de suite cette dernière phrase : n'importe quelle petite oie blanche aurait été avalée, mâchouillée et recrachée pantelante et traumatisée mais pas Fanny Hill... Fanny Hill est faite d'un bois qui ne peut être réduit à une pauvre chose sans défense.

Joli minois à manipuler

Belle plante aux cheveux noirs, à la peau blanche et aux yeux bleus, Fanny est une campagnarde à qui les parents n'ont pas appris grand-chose de la cruauté du monde. Mais quand on ne croit pas à la cruauté du monde, le monde est-il cruel à votre égard ? Fanny n'a aucune méfiance, elle est simple et sans grande perspicacité. Mais Fanny a une belle et bonne nature sans cynisme, sans méchanceté, sans pessimisme. Le discernement, l'observation, la capacité à voir la nature des gens lui viendront plus tard mais elle saura toujours s'arranger pour tirer le meilleur parti de chaque situation. Dès ses débuts à Londres, elle se fait embobiner par une mère maquerelle qui a repéré la jolie damoiselle qu'elle pourra vendre aux hommes. Mrs Brown accueille Fanny et la met d'emblée en « stage de formation » auprès d'une Mademoiselle Phoebé, une de ses « filles ». Fanny ne voit aucun mal à se faire peloter et découvre les plaisirs de la chair, lesquels gouverneront sa vie.

Curieuse et avide de découvrir le monde, Fanny se laisse facilement manipuler. Mais elle est une innocente vite éveillée et vite initiée. Impulsive, elle suit les mouvements de son cœur sans tergiverser. Ainsi, quand elle quitte la maison close pour suivre Charles, un jeune homme qu'elle vient d'apercevoir et dont elle tombe illico amoureuse. Avec lui, elle perdra son « air campagnard » et son « mauvais accent ». Mais est-ce encore à cause de sa joliesse et de sa naïveté ou bien à cause de la poisse, Fanny se retrouve de nouveau livrée à l'appétit des hommes par une femme cupide, sa logeuse, envers laquelle elle se trouve en dette après que Charles soit parti.

Prison ou prostitution ? Le seul choix possible ?

Quel choix pour une toute jeune femme seule et fauchée ? La prison pour dettes ou la prostitution. Il ne semble pas être venu à l'idée de Fanny qu'elle pourrait essayer de trouver un travail rémunéré. Fanny est attirée par les hommes, aime le sexe et elle est vite séduite tout en étant effrayée par l'idée d'aller en prison. De plus, elle est isolée, vient de perdre son bébé et donc elle se résout à entamer une carrière de courtisane en s'adaptant aux circonstances. Elle devient donc une cocotte entretenue par un homme à qui sa logeuse l'a "vendue", tout en étant bien consciente qu'elle fait le premier pas dans « le chemin du vice ». « Je me regardai comme quelqu'un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage. » nous dit-elle. En réalité, le premier pas vers le vice a été fait bien avant, dès qu'elle a été « fille » dans la maison de Mrs Brown quasiment le jour de son arrivée à Londres. Elle s'en est sortie temporairement en vivant avec Charles comme mari et femme mais la crainte de la misère la pousse à retourner dans le chemin, suivant son penchant pour le libertinage aussi bien que son besoin de gagner de l'argent.

Fanny vit dans l'instant, avec franchise et ardeur, elle ne revendique rien, elle ne se plaint de rien, n'est jamais amère. Si elle utilise le mot « vice », c'est surtout une femme qui vit le plaisir sans honte et sans tergiversation, ni pudeur, ni hypocrisie. Elle est malicieuse et irrévérencieuse envers les institutions, la religion, le conformisme. Elle pratique un libertinage joyeux, ouvert, non avilissant qui ne sert pas seulement à gagner sa vie ou à tirer avantage des hommes mais aussi à prendre du plaisir. Ses expériences ne la mènent pas à la débauche et à la ruine.

Un classique de la littérature érotique

Fanny Hill, or Memoirs of a Woman of Pleasure, traduit en français par Fanny Hill, la fille de joie, est un roman anglais écrit par John Cleland et publié en 1748-49. Quand il termine ce récit, John Cleland est en prison pour dettes et son livre scandaleux lui vaudra d'y retourner pour incitation à la débauche. Le roman est interdit mais circule en version pirate.

Il s'agit d'un récit-mémoires. En effet, Fanny entreprend de raconter sa vie à une amie dans une longue lettre où elle jure de dire toute la vérité. Elle nous livre son autoportrait : une femme vivante, aimante, joyeuse, qui garde une forme d'innocence et de simplicité chevillée à sa joie d'aimer et de vivre. Avançant sur un chemin qu'elle n'a pas vraiment choisi mais qui lui convient, elle ne redoute ni Dieu, ni diable, elle ne sera ni récompensée, ni punie. En effet, le roman ne délivre pas de stricte moralité. Le roman libertin du XVIIIe siècle raconte habituellement des liaisons amoureuses en mettant au premier plan la séduction et également souvent l'histoire d'une initiation sensuelle suivie d'aventures et du repentir du personnage qui s'assagit et regrette. Fanny, elle, avance juste sur son chemin au gré des rencontres et des événements qu'elle accueille avec bonne humeur au lieu de lutter contre eux. Ce n'est pas une séductrice, ni une manipulatrice. Et jamais elle ne regrette quoi que ce soit, ni n'éprouve de la culpabilité.

La version française donnée en traduction par Fougeret de Montbron, lui aussi écrivain, en 1751 est dite « récit quintessencié », ce qui signifie que le texte que nous lisons en français est une version abrégée et plus dense que le roman anglais d'origine (éditions Actes Sud, collection Babel, 2008).

Notons que le livre de Cleland fut interdit aux États-Unis en 1821 pour obscénité et de nouveau en 1963 au moment de la parution d'une nouvelle édition sauf que cette fois l'éditeur (Putnam) porta l'affaire devant la Cour suprême qui décida en 1966 que le livre n'était pas obscène. Au même moment en Angleterre, un autre éditeur (Mayflower Books) avait les mêmes ennuis et perdit le procès à cause d'une scène du livre.

Le roman a été de nombreuses fois adapté au cinéma et à la télévision aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Italie (sous le titre amusant de Paprika en 1991), en Suède. La BBC l'a mouliné en série TV (2007) comme elle le fait avec tous les classiques de la littérature britannique.

Un petit aperçu de la belle Fanny (Rebecca Night) qui récite un sonnet ?