Bernard Marx & John "le sauvage"

Publié le par Le Point de Suspension

ill. Khara Woods - Unsplash

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Bernard Marx

C'est par un moyen détourné qu'on fait connaissance avec Bernard Marx, ce qui montre bien sa place ambiguë dans la société : dans un ascenseur deux collègues bavardent en tournant le dos ostensiblement à Marx. Le texte précise : « ils se détournèrent de cette réputation désagréable. »

Cadre sup. un brin manqué

Bernard Marx est un Alpha Plus, le grade social le plus élevé. Il appartient à la caste dirigeante et a un poste important dans le département Psychologie du Centre d'Incubation et de Conditionnement. Il est notamment spécialiste en hypnopédie (enseignement par le sommeil). Par conséquent, il est parfaitement conscient que les « vérités » gobées et débitées par ses contemporains ont été inculquées alors qu'ils étaient enfants pendant leurs nuits de sommeil et qu'elles ne sont en aucun cas des vérités mais de la propagande pure et simple.

Le problème de Bernard est qu'il est un peu raté : « petit corps grêle », laid, « visage mélancolique », il ne ressemble pas à un Alpha Plus… ce qui ne favorise pas son intégration sociale. La rumeur dit qu'il aurait reçu dans son pseudo-sang une dose d'alcool alors qu'il était en flacon parce qu'on pensait qu'il était un Gamma. Il ressemble d'ailleurs davantage à un Gamma qu'à un Alpha. Ainsi, Bernard Marx a des difficultés à prendre sa place au sein de l'organisation sociale : peu assuré de sa supériorité fabriquée, il ne sait comment traiter les inférieurs et se montre arrogant pour masquer son humiliation d'être plus petit que la normale des Alphas et de se voir pris pour un être inférieur. Par ailleurs, pour compenser son complexe, il est vantard et prétentieux avec ses égaux. Il est en recherche de reconnaissance.

Ce problème de taille est important car chacun doit avoir la taille correspondant à la norme de sa caste (Alpha, Bêta, Gamma, Delta, Epsilon) et n'être ni trop grand, ni trop petit par rapport à cette norme sous peine de subir des moqueries. « Sous l'effet de la raillerie, il se sentait un paria, et se sentant un paria, il se conduisait comme tel, ce qui fortifiait le préjugé contre lui et intensifiait le mépris et l'hostilité qu'éveillaient ses défauts physiques. » (p 85). Un mécanisme assez ordinaire en psychologie, le cercle vicieux : je ne m'estime pas et ne m'aime pas, je me conduis donc comme un individu peu aimable et les autres ne m'aiment pas par conséquent, ce qui me renforce dans la conviction que je ne suis pas aimable. Sa peur d'être méprisé le rend amer et mal à l'aise avec les autres.

S'intégrer or not s'intégrer ?

Évidemment, tout cela le conduit à être jaloux des autres hommes de sa caste qui sont beaux, grands et forts et à vouloir en même temps être aimé pour lui-même par Lenina Crowne, une jeune et jolie femme travaillant au Centre d'Incubation. Bernard est donc perpétuellement écartelé entre deux pôles : d'un côté, il fait tout pour s'intégrer (il triche lors des cérémonies Office de Solidarité par exemple pour faire comme les autres) et d'un autre côté, il s'efforce d'être original et a de vagues idées de résistance (il refuse de prendre le soma, de pratiquer les habituelles et saines activités sexuelles préconisées).

Dénué de présence d'esprit, c'est toujours longtemps après la bataille qu'il trouve les réparties cinglantes qu'il aurait voulu pouvoir prononcer. En fin de compte, il est hypocrite et dévoré d'ambition : il n'hésite pas à se servir des autres pour tirer son épingle du jeu comme il le fait avec le candide John « le sauvage » qu'il sort d'une Réserve d'Indiens pour le montrer dans la société Alpha comme on le ferait d'un singe savant. Bernard Marx se ridiculise dans la scène où John tente de se débarrasser du « soma » et se fait arrêter par des policiers puis devant Mustapha Menier, un des dirigeants de l’État mondial. Si on avait pu avoir de la sympathie pour lui, pour ses idées rebelles à quelques moments du roman, il apparaît à la fin comme un être veule et pathétique dont les idées rebelles justement n'étaient que le produit de son fiel et pas celui d'un vrai désir de changement.

John "le sauvage"

C'est vêtu comme un Indien, cheveux tressés, qu'il apparaît pour la première fois aux yeux de Lenina Crowne et Bernard Marx en visite dans la Réserve du Nouveau-Mexique où il vit. Mais ses cheveux sont « couleur paille », ses yeux « bleu pâle » et sa peau est « une peau blanche, bronzée ». Et, comme son prénom l'indique, John n'est clairement pas un Indien.

Lui aussi a un problème d'intégration

Bernard Marx comprend très vite qui est John : le fils naturel du Directeur du Centre de l'Incubation et du Conditionnement et de sa petite amie de l'époque, Linda, laquelle est restée dans la réserve après une visite suite à un concours de circonstances. John a beaucoup souffert de ne pas pouvoir s'intégrer dans la société des Indiens du pueblo. La raison principale de ce problème d'intégration est sa mère considérée comme une « chienne » par les villageois à cause de sa sexualité libre qui serait considérée comme ordinaire dans la société fordienne mais qui est déplacée dans une société traditionnelle qui privilégie le couple et la fidélité dans le mariage. Ainsi, John aurait aimé être initié comme les autres garçons du village, participer aux rituels et fêtes, travailler avec eux mais il est exclu de toutes les activités collectives pas tant en raison de la couleur de sa peau mais à cause du comportement de Linda et de la manière dont elle s'efforce de l'élever, fidèle qu'elle est aux principes dans lesquels elle a grandi dans le « meilleur des mondes ».

"Là-bas" dans le "meilleur des mondes"

John parle anglais couramment mais ses tournures et son vocabulaire, venus tout droit des œuvres complètes de Shakespeare qu'il cite à tour de bras, donnent une coloration particulière à sa conversation. John a en effet ses propres slogans issus des pièces de Shakespeare. Il n'arrive pas vraiment à s'en décoller et à évoluer. Quelque peu prisonnier du dramaturge anglais, il a du mal à penser par lui-même et à sortir de sa vision du monde binaire. Pour lui, il y a la Réserve et le « Là-bas » merveilleux que lui a fait miroiter sa mère et où vivent les « civilisés » dont son père. La Réserve est le lieu de l'enfance et de la formation, « Là-bas » est le lieu de l'avenir. Malheureusement, quand il se rend « Là-bas », il se rend compte qu'il avait fantasmé tout un monde qui ne correspond en rien au réel et il est incapable de s'ajuster à ce réel qui le bouleverse et auquel il ne comprend rien. Dans la Réserve, il souffrait d'être toujours exclu des activités collectives et donc d'être seul; dans le monde moderne, il souffre d'être toujours inclus dans les activités collectives et donc de ne jamais être seul.

Le malheureux outsider

Ce personnage est bien sûr l'outsider, celui qui permet de faire avancer l'intrigue et de développer des idées. Mais Aldous Huxley est un auteur subtil. S'il se sert de lui pour montrer l'absurdité des principes en vigueur dans le monde utopique qu'il a créé, il ne cache pas non plus la naïveté des thèses idéalistes de John, sa candeur qui lui fait défendre des points de vue eux aussi utopiques. Ses valeurs sont sans doute nobles et humanistes (liberté, égalité, courage, générosité, culture, amour) mais sa croyance en la souffrance nécessaire, en la douleur rédemptrice, en l'obligation du sacrifice et du devoir, en l'héroïsme appartiennent à une mythologie personnelle qu'il s'est forgé. Ses flagellations paraissent pathétiques, folles et vaines, répondant à un sens de l'idéal qui peut paraître aussi stupide et extrême que de prendre du « soma ».

Par ailleurs, pour un jeune homme élevé par une mère largement ignorante, dans une communauté traditionnelle, sans accès à des études, à des livres, à l'art à part un recueil des pièces de Shakespeare, il s'avère un peu trop à l'aise dans son raisonnement, un peu trop éloquent comme s'il avait l'habitude des débats d'opinion. En cela, le roman révèle peut-être une de ses faiblesses : John « le sauvage » n'est, somme toute, pas toujours crédible.

Deux personnages de Brave New World

Tout le monde ou presque a lu Le Meilleur des mondes (Brave New World en V.O.), le roman publié par Aldous Huxley en 1932. Pourtant, il est rare qu'on se souvienne vraiment des personnages, ni même de l'intrigue. La plupart du temps, on se rappelle le système social de castes et, surtout, les bébés éprouvettes. C'est oublier à quel point ce livre est riche, effrayant, ironique et drôle (si, si). 

Curieusement, ce classique de la science-fiction n'a pas fait l'objet d'une foultitude d'adaptations : deux téléfilms aux Etats-Unis dans les années 1980, peut-être bientôt une série télé...

 

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