William Gasper

Publié le par Le Point de Suspension

ill. Benjamin Child - Unsplash

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William Gasper est un homme étrange. Solitaire, son occupation principale est de parcourir une montagne du Nevada appelée la Lune.

Solitaire sur la Lune

Il fut un temps où Gasper escaladait d'autres montagnes à travers les États-Unis voire à travers le monde mais depuis cinq années, il se contente de la Lune qui lui donne entière satisfaction car elle est tortueuse, difficile, peu fréquentée, isolée.

Car Gasper n'aime pas beaucoup voir des gens et avoir des relations avec eux. Il ne cherche pas à se lier aux autres, considère qu'il n'a rien de valable à apporter à la société mis à part un « esprit glacé ».

Âgé d'une cinquantaine d'années, c'est un Texan et un ancien sniper, un tueur à la solde de l'armée. Il aime « tuer les coupables », il est « un assassin de caractère comme de profession » et a fait la guerre de Corée dans les années 1950 alors qu'il avait à peine 18 ans (il est né en 1932). En effet, grand lecteur mais peu scolaire, il a fait une école des Officiers de Réserve puis est entré dans les Marines où il a appris à tuer. Non à manier une arme et à tirer, cela il savait le faire depuis longtemps, mais à tuer. Il est devenu tireur d'élite pour le gouvernement américain et a appris le meurtre d’État et le silence qui va avec. Garçon solitaire, il a suivi ce chemin ou bien c'est ce chemin qui a amplifié sa tendance à la solitude...

Marcher, percevoir, penser

Ayant quitté l'armée, il ne fait rien pour gagner de l'argent étant donné qu'une rente en échange de ses services et de son savoir-faire de tueur à gages lui permet de ne plus avoir besoin de travailler. Son occupation favorite est la marche en montagne donc il s'adonne à cette activité jour après jour, quasiment trois cent soixante cinq jours par an, ce qui reflète – selon lui – une  « forme d'inadéquation caractérielle ».

Les quelques journées qu'il ne passe pas dans la montagne, il les passe à Sterns où il loue un container près d'un café-station-service pour y entreposer ses possessions, notamment des armes. Mais il possède peu de choses en dehors de son matériel de bivouac qu'il trimbale partout avec lui. Sobre, il mange peu et surtout ce qu'il trouve (un peu de gibier, des bestioles diverses), n'achète quasiment rien, ne consomme pas grand-chose, dort plus souvent à la belle étoile que dans sa tente par goût, ne se rase pas par aversion du rasage, ne lit plus. Il est fort, sec, musclé, entraîné pour être prêt à tout.

William Gasper vit dans le présent, marche, perçoit la nature qui l'entoure à la manière instinctive d'un animal, pense, se remémore (bien qu'il tente de ne pas le faire). Sa vie intérieure est « aride et parcimonieuse » alors qu'il est un homme très cultivé, voire un poète. Sans famille (il a eu un frère, mort par suicide), sans amis, sans relations, il en vient parfois à douter de sa propre existence. Il pense souvent à ça, à la « nature diaphane de [son] être », à  « [sa] fragilité absolue ».

Chasser ?

Sa propriétaire, qui lui loue le container et qui est ce qui peut se rapprocher le plus d'une amie pour Gasper, dit qu'il a quelque chose de méchant dans son regard parfois, quelque chose de froid, et qu'il est bizarre. Elle ignore à quel point, il peut être méchant, méfiant et être éloigné d'un paisible quinquagénaire qui randonne… Elle ignore aussi à quel point on ne se débarrasse pas de son passé et qu'un homme, en apparente harmonie avec son environnement, ne demandant rien à personne sinon la paix, peut redevenir un chasseur, voire un prédateur impitoyable.

Une fiction réaliste ou totalement allumée ?

William Gasper est le personnage principal (et quasiment le seul personnage) de L'Homme qui marchait sur la lune (The Man Who Walked to the Moon), court roman de Howard McCord publié en 2008 par les excellentes éditions Gallmeister (paru en 1997 aux États-Unis). Notons que H. McCord est né en 1932, au Texas et qu'il est un vétéran de la guerre de Corée... exactement comme son personnage.

William Gasper, tout lettré et philosophe qu'il est, est-il sain d'esprit ? N'a-t-il pas des hallucinations ? Peut-on réellement se fier à ce qu'il révèle de lui-même ? La brutalité dont il fait preuve est-elle le résultat de son passé, de son histoire, de la nécessité de se défendre et de sauver sa peau ou bien le fruit d'une folie ?

Roman de la nature (à classer dans le courant du « Nature Writing » américain), roman d'action aussi dont le suspense et la tension ne sont absents, roman philosophique, roman noir, L'Homme qui marchait sur la lune est un texte dense, ambivalent et étonnant, truffé de références littéraires, religieuses, philosophiques, érudites mais discrètes, sur un homme amoral qui semble chercher quelque chose dans le ciel.

 

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