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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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Gwynplaine

Gwynplaine

Gwynplaine personnage littéraire Victor HugoDans L’Homme qui rit, une nuée de personnages mène la sarabande autour de Gwynplaine : Ursus, le vieux philosophe itinérant, Dea la belle et délicate aveugle, Tom-Jim-Jack alias Lord David Dirry-Moir, Homo le loup, Barkilphedro le manipulateur haineux par qui tout se dénoue, la superbe duchesse Josiane, la reine Anne d’Angleterre, Hardquanonne, le chirurgien par qui tout arrive. Gwynplaine, lui, est l’homme qui rit, non pas parce qu’il aime la rigolade mais parce qu’il a été défiguré.

 

 
Mutilé
 
Tout petit, il a été vendu à des comprachicos c’est à dire des voleurs et trafiquants d’enfants qui déforment leur corps pour en faire des phénomènes de foire ou les revendre comme monstres amusants aux grands de ce monde. Ils l’ont gravement mutilé de façon à ce que son visage ressemble à un masque grotesque à la fois effrayant et provoquant le rire : « une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on ne pouvait regarder sans rire. » Ses cheveux ont été teints définitivement en ocre jaune, lui faisant une tignasse crépue et laineuse. Ses articulations ont été disloquées afin qu’il puisse gesticuler dans tous les sens. Grand et bien bâti il aurait sûrement été très beau.
 
Abandonné
 
Derrière ce masque, Gwynplaine n’est pourtant que douceur, gentillesse, droiture et innocence. Fils d’un lord anglais exilé en Suisse, il a été enlevé à l’âge de 2 ans, sur ordre du roi Jacques II et vendu à ces abjects comprachicos. Gwynplaine reste avec eux jusqu’à l’âge de 10 ans mais il est abandonné quand ceux-ci prennent la mer pour fuir la justice qui les pourchasse.
 
Cet abandon se passe en 1690, moment où on rencontre Gwynplaine pour la première fois et moment où lui-même sauve Dea, un bébé âgé d’environ 6 mois, d’une mort certaine par une nuit d’hiver alors que sa mère succombe dans le froid. Cette terrible nuit, Gwynplaine et Dea sont recueillis par Ursus qui leur sert de père, de professeur et de protecteur jusqu’à ce qu’ils deviennent adultes. Ursus apprend à Gwynplaine à jouer la comédie et c’est comme troupe de théâtre qu’ils arrivent à Londres en 1705 alors que le jeune homme a 25 ans, est complètement ignorant des usages du monde et n’a d’yeux que pour Dea, sa sœur et amie. Dea est son alter ego avec qui il partage la douleur des infirmes et des orphelins mais Gwynplaine a des doutes sur leur amour : ne profite-t-il pas de sa cécité pour se faire aimer alors qu’il est horrible à voir ?
 
Humilié
 
C’est à Londres que Gwynplaine apprend sa réelle identité : confronté au prisonnier Hardquanonne, l’homme qui l’a opéré et lui a donné cet éternel sourire monstrueux, le « masca ridens » (masque de rire), il est reconnu par la justice comme étant Lord Clancharlie, pair du royaume. Quand il apprend sa bonne fortune (marquis, baron, maître de 80 000 fermiers, juge, propriétaire de 8 châtellenies, etc.) Gwynplaine a un coup de folie des grandeurs. « Je sentais bien sous mes haillons palpiter autre chose qu’un misérable, et, quand je me tournais du côté des hommes, je sentais bien qu’ils étaient le troupeau et que je n’étais pas le chien, mais le berger. » Il réclame sa vengeance pour avoir été spolié, abandonné, réduit à l’errance et à la misère, marginalisé. Il songe à profiter de ses biens. Dès lors pourrait s’ouvrir une vie de rêve et d’opulence mais Gwynplaine est défiguré à jamais et il aura beau faire tout ce qu’il voudra et tenter de prouver au monde qu’il est un homme respectable, honnête et bon, il restera un bouffon dont la haute société continuera de rire sans le comprendre. Il avait cru pouvoir être aimé de Josiane, elle le repousse. Il avait cru trouver une famille en son demi-frère David, celui-ci le provoque en duel. Il avait cru peser à la Chambre des Lords, il a été dénigré et ridiculisé.
 
Victor Hugo au sommet de son art
 
Le roman est publié en 1869 par un Victor Hugo qui ne récolte pas le succès escompté avec ce livre. Une œuvre pourtant fascinante et puissante, aux descriptions érudites et au vocabulaire recherché : chaque phrase est presque un aphorisme à elle seule ! Si certains passages sont terrifiants, le livre ne manque pas d’humour cynique. Gwynplaine est en tout cas un personnage, touchant et lumineux, symbole de la souffrance des humbles, qui rappelle le bossu Quasimodo de Notre-Dame de Paris, cachant sous une corps laid une âme belle et aimante. "Comique au dehors, tragique au dedans".
Ce beau roman n'a pas donné lieu à beaucoup d'adaptations : un film américain en 1928 de Paul Leni, deux bandes dessinées : L'homme qui rit de Fernando de Felipe (Glénat, 2000) et L'homme qui rit en plusieurs tomes avec un scénario signé Jean-David Morvan et des illustrations de Nicolas Delestret (3 volumes parus chez Delcourt 2007-2009). Dans le film de Jean-Pierre Améris (2012) c'est Marc-André Grondin qui joue le rôle de Gwynplaine.