Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Menu
Jeanne de Lamare

Jeanne de Lamare

 

Mere-de-famille.png

Jeanne de Lamare est la fille du baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds, un aristocrate rousseauiste, riche, généreux, bon et mou du genou et d’Adélaïde des Cultaux, obèse au cœur tendre, aussi gentille et dépensière que son mari. 

 

Une enfance protégée...
Jeanne a été envoyée au couvent à Rouen à l'âge de douze ans. Elle en sort en 1819 alors qu’elle a dix-sept ans et qu’elle est toute fraîche et pimpante. Grande et joliment faite, elle est rose, blonde, guillerette, rieuse et prête pour le grand amour. En effet, Jeanne est une idéaliste, elle rêve du Grand Amour Romantique avec n’importe quel homme qui saurait l’aimer et la séduire. Elle ne vit que dans l’espoir de rencontrer ce futur mari merveilleux.
A la sortie du couvent donc, elle s’installe avec ses parents bien-aimés dans leur manoir normand tout rénové nommé les Peuples (= peupliers pour ceux qui ne parleraient pas couramment le patois du pays de Caux). Commence alors une période très heureuse de baignades, de balades et de lectures.

... qui ne l'a guère préparée à la vie...

Quelques mois seulement après sa libération de l’institution religieuse, elle fait la connaissance de Julien de Lamare, jeune et fringant vicomte issu d’une bonne famille bien qu’un peu fauchée. Si vous avez bien suivi, vous aurez compris qu’il s’agit bien là de l’Epoux tant attendu (ne vous ais-je pas dit que Jeanne s’appelait de Lamare ? Bon). On peut dire que cette courte période de la vie de Jeanne aura été la plus heureuse car, après sa rencontre avec l’Elu, c’est la dégringolade. A part le voyage de noces en Corse qui aura été un émerveillement pour la jeune femme mais qui est bien court : pour quelqu’un qui rêvait de voyager, Jeanne ne quittera plus jamais la Normandie à la suite de ce petit déplacement dans le sud.
Son mariage bien trop précipité l’a expédiée entre les bras d’un inconnu dont elle a cru être amoureuse (cela ne vous rappellerait pas quelqu’un ? Si voyons… mais oui Emma Bovary !) et qui se révèle être un butor, avare et hypocrite car il avait bien caché tous ses défauts sous des airs d’homme raffiné et mondain. Jeanne comprend son erreur quasiment le premier jour (nuit de noces cruellement peu romantique) et réalise vraiment l'horreur de sa situation après son retour de Corse alors que Julien ne prend même plus la peine de se raser ou de s’habiller correctement. Commence une période d’ennui mortel pendant laquelle Jeanne est délaissée au profit de la bonne à qui son mari fait un enfant. Jeanne manque de devenir folle quand elle découvre la nouvelle infamie de son époux. D’autant plus qu’elle apprend que Julien l’a trompée avec la bonne dès sa première visite aux Peuples et pendant qu’il lui faisait la cour. Elle se rend compte que même sa mère adorée a eu une liaison adultère, ce qu’elle prend comme une trahison personnelle quand bien même cela ne la regarde pas et cela s’est passé il y a bien longtemps.

... ni aux risques de la maternité
Mais Jeanne devient mère ce qui la sauve du désespoir : elle s’attache à son bébé, Paul (ridiculement surnommé "Poulet", comment voulez-vous vous en tirer dans la vie avec un petit nom pareil ?) d’une manière fanatique et emportée. Il est désormais sa raison de vivre. Après un bref rabibochage avec son mari dont elle voulait un autre enfant, Jeanne donne naissance à une fille mort-née tandis que Julien est assassiné par un mari trompé. L’idiote Jeanne n’avait pas compris ce que manigançait son mari quand il allait faire des promenades interminables à cheval avec une jolie voisine...

La vie de veuve de Jeanne va être encore plus plate et monotone que sa vie de femme mariée. Paul quitte la maison puis cet enfant gâté-pourri cause le désespoir de sa mère en jouant, en ne terminant pas le collège, en s’enfuyant avec une femme, en laissant des dettes partout où il passe. Ruinée, Jeanne doit vendre les Peuples et réduire son train de vie. A quarante ans, elle paraît vieille, une ombre qui vit dans le passé. L’apparition de sa petite-fille pourra-t-elle sauver cette âme perdue ? Est-il trop tard pour être heureuse enfin après tant de déceptions et d’échecs ? Il semble que, dans la vie de Jeanne, pas grand-chose puisse en effet être mis dans la catégorie du bonheur : une vie sentimentale gâchée, une vie sexuelle manquée malgré un court passage heureux en Corse, une vie de mère ratée car son enfant ne lui est guère attaché tellement il a été emprisonné par l’adoration maternelle trop intense et jalouse, une vie de femme léthargique qui est passée à côté de tout, qui a tout subit sans rien choisir par elle-même laissant ses parents, son mari, son fils, le curé du village puis sa bonne régir sa vie.

Une vie ou une non-vie ?
Avec Une vie (sous-titre : L'humble vérité) paru en 1883, c’est une histoire assez angoissante et pessimiste que livre Guy de Maupassant. Pour un premier roman, le nouvelliste continue à développer une vision sombre du monde. La passivité de cette femme, dont on ne sait plus très bien si elle est à plaindre ou à baffer, semble être celle de toutes les autres femmes de son époque, de sa classe sociale. Comme si aucune échappatoire n’était possible, les femmes telles que Jeanne sont engluées dans leur éducation qui ne les prépare pas à la vie, dans leur soumission aux hommes, à la religion, à leurs enfants. D’une tristesse infinie, cette figure d’héroïne pathétique peut faire froid dans le dos. N’aurait-elle donc rien pu faire ?
Une vie ? Maupassant aurait pu appeler son livre, qui n’est qu’une succession de catastrophes, de morts, d’adultères et de malheurs en tout genre, « Une non-vie » plutôt… A-t-il voulu nous mettre sous le nez tout ce qu’il ne faut pas faire dans la vie ? Ou, avec la fin un peu plus optimiste, nous dire que même une vie minable peut se terminer par quelque chose de beau ?

La principale adaptation qui a été faite de ce livre au cinéma est celle d’Alexandre Astruc en 1958 avec Maria Schell dans le rôle de Jeanne mais l’histoire dans ce film s’arrête juste après la mort de Julien. Il existe une adaptation finlandaise du roman qui date de 1947 (le réalisateur s’appelle Toïvo J. Särkkä). Enfin une adaptation télévisée a été réalisée en 2004 avec Barbara Schulz.