L'anonyme de "Extension du domaine de la lutte"

Publié le par Le point de suspension

 

attendre.jpg

 

Quelle trombine peut bien avoir le héros ? Aucune idée et dans ce bouquin-là on s’en fiche. D’ailleurs ce n’est même pas un héros dans le sens où il accomplirait quelque chose qui nous ferait rêver… C’est un K. perdu dans les années 90 : un type ordinaire et qui semble voué à se heurter à l’absurde et au désenchantement.

 

 

 

 

Pas vraiment de vie sociale

 

Il est solitaire : pas de parents, ni frère et sœur, ni enfant, ni parentèle plus large, pas d’ami, à part un peut-être. En dehors du travail, il écrit des récits animaliers, sortes de paraboles sur la misère humaine. Est-ce lui qui à 7 ans voit ses parents divorcer, perd de vue son père et manque d’affection, délaissé par une mère cadre supérieur et absente ? Est-ce lui qui avait une telle envie de vivre à l’adolescence (seul âge, selon lui, où on vit réellement) ? Est-ce lui qui lutte et se retrouve seul, désespérément seul, à vivre selon les normes sociales, sans joie ?  Oui c’est lui, c’est tout le monde, mais c’est lui aussi.

 

Du pouvoir d'achat certes, mais un ennui abyssal

 

Il a fait des études, il a la trentaine, il a du pouvoir d’achat (il est programmeur dans une société informatique et gagne correctement de quoi vivre) : sur le plan socio-professionnel il a réussi semble-t-il. Sur le plan affectif c’est moins folichon. Peu séduisant, dépressif, il n’est pas le genre d’homme qui attire les femmes, et, de toute manière, il est persuadé que les relations sont devenues impossibles dans ce monde contemporain tristement uniformisé. L’entreprise et sa « culture », ses collègues et leurs banales conversations, l’affligent en général et son chef, qui l’envoie dans des déplacements de province abominables, lui pourrit la vie en particulier. Uniformité, banalité des goûts, des modes de vie, des opinions, des caractères, des façons de mourir même : vide, vide, vide. De réunions ennuyeuses et inutiles aux rapports bavards et assommants, d’échanges débiles et auto-satisfaits aux relations peu intéressantes avec des cadres dynamiques épuisants, la vie du narrateur n’est pas des plus gratifiantes : vide, vide, vide. Il n’est qu’un pion qu’on déplace sans lui demander son avis.

 

La société est-elle vraiment telle qu'il la voit ?

 

Observateur perspicace, parfois impitoyable, parfois empathique, il comprend rapidement les personnalités des gens qu’il côtoie ou rencontre mais a-t-il toujours raison ? Son jugement est-il sûr ? On est bien obligé de le croire car on n’a pas le point de vue des autres personnages. Le fait est qu’il ne rencontre que des idiots, des ambitieux, des frustrés, des obsédés, des ignares. N’y a-t-il nulle part quelqu’un d’intéressant ? A-t-il trop d’imagination ? Les hommes et les femmes qui l’entourent sont-ils réellement pathétiques et minables ? Oui. Tous les cols blancs, les friqués, les cadres supérieurs semblent sonner creux. Quelques autres, les travailleurs, les ouvriers et employés modestes, ceux qui ne vouent pas un culte au progrès technologique sont moins vilipendés : certains sont généreux, gentils, aimants. Psychanalyse, consommation, publicité, résignation des adultes, libéralisme économique et libéralisme sexuel, boulot insensé voire nuisible, profusion de l’information jusqu’à écœurement.

 

Où est l’amour dans tout cela ? Celui que soi-disant chacun est censé recevoir, donner, chercher ? Depuis sa rupture avec son amie Véronique (une garce égoïste et mesquine), le narrateur ignore où est passé l’amour. Dans une époque de liberté de mœurs, de papillonnage sexuel, de multiplication des expériences, l’amour est devenu impossible. A quoi peut conduire un tel dégoût de la société et de la vie moderne pour un homme qui se considère pourtant comme un "type normal à 80%" ? A la résignation ? A la misanthropie ? A l’indifférence ? Au suicide ? Au meurtre ? Le narrateur va-t-il cesser de lutter comme luttent ses semblables pleins d’une trompeuse ardeur pour trouver argent, gratifications sexuelles au prix de tentatives de séduction acharnées, réussite sociale en essayant de ne pas se faire écrabouiller par le système social devenu inhumain et exigeant ? Peut-être faudrait-il ne plus désirer ? Peut-être faudrait-il faire « un pas de côté », se mettre volontairement hors du système un instant, se débrancher ?

 

Que nous dit Houellebecq de nous-même ?

 

Extension du domaine de la lutte est un roman de Michel Houellebecq publié en 1994 par les éditions Maurice Nadeau. Il dépeint la dérive de la société actuelle gangrenée par le libéralisme. Il faut aller au-delà des controverses médiatiques sur l’auteur (grotesques car elles n'apportent pas d'arguments pour une réflexion sur le contenu de l'oeuvre de Houellebecq) pour tâcher d’entendre les questions qu’il pose à ses contemporains à travers les figures de ses anti-héros désemparés : face aux plaies amenées par l’Occident libéral (isolement, obligation de performance, ennui, exploitation des populations par les puissants, frustration, mal-être, dépression, etc.), que faut-il faire ?

Le livre a été adapté au cinéma en 1999 par le réalisateur Philippe Harel avec José Garcia dans le rôle du personnage principal.

 

 

 

Commenter cet article