La "Petite"

Publié le par Le Point de Suspension

 

femme-sans-nom.jpg Au début, c'est une adolescente puis une femme, puis une femme âgée. Oui, bon. Cela arrive assez fréquemment dans un roman qu'on puisse suivre la vie du personnage /narrateur de son enfance à sa mort, rien d’extraordinaire à cela, mais quand la narratrice raconte sa vie alors qu’elle est enfermée avec trente neuf autres individus féminins dans une cave pendant des années, quand ensuite elle se retrouve seule au monde, absolument seule, cela change tout...
 

 

Elle n'a pas d'identité dans un univers étrange

 

On ne connaît pas son prénom, ni son nom. On ne sait pas à quoi elle ressemble, elle-même ne le sait pas non plus d’ailleurs puisqu’elle ne s’est jamais vue dans un miroir avant l’âge de 60 ans environ. Ses compagnes de captivité la disent plutôt jolie. Elle a entre 13 et 16 ans quand on fait sa connaissance. On ne sait ni d’où elle vient, ni qui est sa famille. On sait seulement qu’elle est enfermée avec d’autres femmes, que c’est la seule jeune fille, les autres étant déjà adultes et la nommant « La Petite ». On sait qu’elle est surveillée par des gardiens silencieux et impassibles, qui nourrissent les captives et les battent quand elles franchissent un interdit : parler ou rire fort, se toucher, essayer de se suicider. Comme les autres, elle mange et dort selon un rythme artificiel donné par plus ou moins de lumière électrique. A part de quoi cuisiner et quelques objets de la vie quotidienne, elles sont démunies de tout.

 

Elle n'a aucune notion des règles sociales, ni de tout ce qui constitue l'humain


Alors que les autres femmes perdent peu à peu les souvenirs de leur vie antérieure, elle n'a pas du tout de souvenirs du monde « normal », des règles sociales, des relations entre les gens, entre les hommes et les femmes. Elle n’a jamais vu d’enfant, ses valeurs sont totalement différentes, elle ne connaît ni ne comprend le sens de la propriété, la tendresse, l’amour, la foi, l’espoir, le jeu, la danse, la famille, l’art, la montagne et la mer, la nostalgie et le regret. Ce manque de connaissance l’isole par rapport aux autres femmes avec lesquelles elle n’a pas grand-chose à partager.
Elle n’a pas reçu d’éducation ni d’affection. Les femmes ont discuté entre elles pour savoir comment l’instruire, comment s’occuper d’elle. Mais comme, d'une part, elles n’avaient pas le droit de la toucher, et d'autre part, elles ne pouvaient ni l’encourager, ni la punir, ni la rassurer, elles n’ont pas pu lui procurer de chaleur, de tendresse  et ne lui ont pas appris beaucoup. Elle a vécu comme une petite sauvageonne jusqu’au moment où elle comprend à quel point il est important d’apprendre. Elle se révèle alors avide même si elle sait que toutes ses connaissances ne lui serviront à rien.

 

Pourtant elle a une intelligence et une imagination bien humaines


Tout d’abord elle se met à imaginer : inspirée par ce qu’on lui cache et par des bribes de conversations, elle construit une histoire d’amour imaginaire entre le plus jeune des gardiens et elle. Elle se fait des films pensant que cela lui donne une forme de liberté. Cela la rend plus assurée et moins docile. Toutefois elle se rend vite compte qu’elle peut bien avoir une intense vie imaginaire, le plus important lui échappe : elle ne sait pas pourquoi elle est là et n’a aucune vraie raison de vivre. Elle a beau faire elle n’est pas libre. Elle réfléchit, elle pose des questions dérangeantes pour les autres qui sont devenues amorphes et aimeraient le rester dans la mesure où il ne semble pas y avoir grand-chose d’autre à faire. Toutes les femmes étant de condition modeste et n’ayant pas beaucoup d’instruction, elles ne voient pas vraiment l’intérêt d’un travail intellectuel ou d’acquérir du savoir.

Comment vivre dans un monde vide ?

 

Elle se rebelle à sa manière et se met à mesurer le temps qui passe au rythme des battements de son cœur alors que toutes ont perdu depuis longtemps la notion du temps. Elle est volontaire, énergique et solide. C’est elle qui convainc les femmes de partir quand, enfin, elles en auront l’opportunité, les hommes ayant mystérieusement disparu après le retentissement d’une sonnerie au moment où ils ouvraient la porte afin de passer la nourriture. Mais à l’extérieur de la cage, le monde est vide. Bien sûr la Terre (est-ce la Terre ?) tourne encore, le soleil et l’air sont toujours là, la végétation rare mais présente mais les êtres vivants ont disparu. Espérant trouver d’autres humains, les femmes explorent, surtout tirées en avant par la Petite qui aime innover (elle n’est pas freinée par la peur, l’obéissance, le respect des aînés ou autre règle sociale), mais, de loin en loin, elles ne découvrent que des caves identiques à celle dont elles sont sorties, emplies de cadavres de femmes ou d’hommes qui n’ont pas été libérés et sont morts atrocement de faim et de terreur. Pendant de longues années, la Petite a été meneuse du groupe. Elles avaient tenté de construire un village, de vivre des histoires de couple, de rester dignes mais à quoi bon...

La Petite, dénuée de compassion et de tendresse, à tel point qu’elle a été capable de tuer certaines de ses compagnes pour abréger leurs souffrances, se retrouve seule. Elle décide de reprendre l’exploration pour tenter de comprendre ce qui a permis l’emprisonnement de tous ces gens et ce qui s’est passé le jour de la sirène. Un abri luxueux découvert par hasard lui donnera-il des indices sur ce monde oppressant dans lequel elle déambule, seul être humain, comme un Robinson Crusoë sur son île.

 

Une superbe réflexion sur l'Homme sans aucun homme

Étonnant roman sur la question de l’identité humaine,  sur l’acquis et l’inné, sur l’éducation qui permet la socialisation,  sur l’enfermement et la liberté, sur la solitude et les relations entre les êtres, sur la vérité, Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman a été publié par les Editions Stock en 1995. Le monde que l’auteur décrit et dans lequel son personnage anonyme, fait "de questions sans réponses", se débat est un monde atroce et absurde parce que rien n'est expliqué, rien n'est compréhensible. Le livre ne cesse de poser question au lecteur : qu’est-ce que l’humanité ? Qui es-tu, toi, lecteur ? Qu’aurais-tu fait ? Que ferais-tu si… ? Que fais-tu maintenant pour que… ?

Aller plus loin dans l'analyse du livre de Jacqueline Harpman, Moi qui n'ai pas connu les hommes ?

La "Petite"

Essai sur la science-fiction post-apocalyptique, Seul après la catastrophe analyse le thème du dernier homme sur Terre.

Le mythe de Robinson Crusoé a été réutilisé de nombreuses fois dans la littérature, y compris dans la science-fiction post-apocalyptique qui met en scène des personnages après une catastrophe. Dans ce roman anglais classique du XVIIIe siècle et dans les robinsonnades à qui il a donné naissance par la suite, on rencontre la question de la survie dans des conditions difficiles, de la solitude, de l'identité et de la déshumanisation. Ces thématiques sont les mêmes dans les romans qui donnent une représentation du dernier homme dans un contexte de science-fiction post-catastrophe.

Trois romans singuliers (La Route, Cormac McCarthy, Le Dernier monde, Céline Minard et Moi qui n'ai pas connu les hommes, Jacqueline Harpman) vont nous permettre de montrer ce lien entre la robinsonnade et la SF post-apocalyptique. A travers ces trois récits, on pourra examiner comment le personnage principal, dernier humain sur Terre, survit dans un environnement et des conditions post-catastrophe devenus hostiles et complexes et comment il habite cet espace devenu nouveau pour lui, comment ce monde étrange et menaçant influe sur la question de l'identité humaine et comment la représentation littéraire du dernier homme survivant d'une catastrophe, son attitude face à l'événement ouvre une réflexion à caractère philosophique.

Le livre est disponible en pdf ou epub sur Youscribe et Amazon Kindle.

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