Félicité

Publié le par Le Point de Suspension

 

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Félicité n’a pas eu une enfance heureuse, ni une vie heureuse, ni une vieillesse heureuse. De notre point de vue de lecteur post-moderne du moins. Selon son point de vue à elle, peut-être que tout n'a pas été si moche.

 

 

 

 

 

 

Mal partie dès le début

 

Toute jeune, elle a perdu son père, un maçon qui s’est tué en tombant d’un échafaudage, et sa mère. Elle est séparée de ses sœurs et recueillie par un fermier qui la bat, lui fait garder les vaches en haillons et finit par la chasser pour un vol qu’elle n’a pas commis. Elle est ensuite servante dans une autre ferme jusqu’à ses 18 ans.

Arrivée à l’âge adulte elle n’a guère plus de chance. Son amoureux, Théodore, essaie d’obtenir ses faveurs, lui promet le mariage et l’abandonne pour épouser une riche vieille femme afin d’éviter le service militaire (les hommes mariés ne font pas le service militaire au début du XIXème siècle). Le cœur brisé, Félicité se rend à Pont-l’Evêque où elle cherche une place. Elle entre au service de Mme Aubain, une jeune veuve à qui le mari a laissé deux enfants et des dettes. Pour un salaire de 100 francs par an, Félicité va passer sa vie entière chez Mme Aubain, permettant à celle-ci de garder un certain train de vie en économisant sur les gages de son humble bonne à tout faire. Félicité trouve alors enfin un certain bonheur auprès des enfants de Mme Aubain, Virginie et Paul qu’elle aime tendrement et dont elle s’occupe avec un grand dévouement. Elle leur sauve même la vie ainsi que celle de leur mère face à un taureau furieux, épisode qui montre à quel point Félicité est courageuse et ne craint pas pour sa propre vie.

 

La triste vie d'une bonne


Du matin au soir, pendant toute son existence, Félicité fait le ménage et la cuisine, la lessive et la couture pour la maisonnée. Levée dès l’aube, elle se rend à la messe car elle est pieuse. Sa foi est naïve, craintive, sentimentale : elle a peur de l’enfer, compatit jusqu’aux larmes pour Jésus crucifié mais ne comprend pas grand-chose au dogme catholique. Après la messe et jusqu’au coucher elle travaille, silencieusement comme un automate. Maigre et vieillie avant l’âge sous son bonnet et son tablier, Félicité n’a, pour ainsi dire, pas de vie. Surtout après le départ des enfants.  Paul est mis en pension puis c'est la petite Virginie qui s'en va. Félicité, triste, solitaire, sans amis, sans instruction et désœuvrée, se prend alors d’affection pour un de ses neveux retrouvé par hasard. Aussi quand le jeune homme trouve la mort, c’est un choc terrible. Félicité n’a pas le temps de se remettre que c’est au tour de Virginie de disparaître. La mort de l’adolescente la rapproche de Mme Aubain à qui elle est toujours dévouée, tout comme elle est dévouée aux malades, aux soldats, aux pauvres dans son entourage. Mais la grande joie de la bonne lui est fournie par un… perroquet nommé Loulou. Félicité qui n’a pas encore 50 ans, devient sourde. Seul l’animal perce encore son isolement accentué par la surdité. Aussi après la mort du volatile, Félicité vit dans une sorte de brume, comme un robot. Enfin elle perd sa patronne, la femme de Paul vend les biens de Mme Aubain mais heureusement pour la vieille bonne la maison ne trouve pas acquéreur et elle peut continuer d’y vivre, de plus en plus faible, handicapée d’une jambe et aveugle jusqu’à sa mort, moment où elle voit…  quelque chose de très étonnant !

 

Mais une bonne vie tout de même


Félicité, comme ne l’indique pas son joli et doux prénom, semble vouée à une vie sans joie. Un voyage à Trouville, le catéchisme avec Virginie, la géographie avec Paul, un perroquet qu’elle aime tellement qu’elle le fait empailler : voilà ses maigres moments de bonheur. Pourtant, pourtant…. Sa simplicité, sa fidélité, son dévouement, son amour des autres, sa capacité à vivre dans le moment présent, l’absence totale de méchanceté, d’envie, de mesquinerie la rendent admirable. Si elle se montre un peu sotte parfois, elle mène une vie candide et honnête exempte de toute bassesse. Il lui a été donné de connaître de grandes affections, même si elles se terminent toujours tristement.

On ferme le livre et on laisse cette Félicité sans être sûr de savoir si sa vie a été lamentable ou admirable ou les deux à la fois. A chacun de se faire une opinion à la lecture de Un cœur simple de Gustave Flaubert, histoire parue dans le recueil Trois contes en 1877.

 

Le texte a été adapté au théâtre et au cinéma dans un film italien de 1977 réalisé par Giorgio Ferrara. Un autre film, signé de Marion Lainé, est sorti en 2008, ccasion de redécouvrir ce subtil personnage de roman qu’est Félicité sous les traits de Sandrine Bonnaire.

 

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