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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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Bartleby

Bartleby

brique-dans-un-mur.png"Lividement soignée, pitoyablement décente, incurablement désolée" peut-on avoir plus triste et terne silhouette ?

Bartleby est copiste dans une étude de notaire et de rédaction de documents officiels, située en plein coeur de Wall Street, quartier des affaires de New York. Il a été engagé pour abattre le travail croissant du bureau et aider les trois copistes déjà salariés.

 

Archétype du gratte-papier transparent ?

C'est un homme tranquille, émacié, au regard gris. Doté d'une grande capacité de travail mais silencieux et sans enthousiasme (il est vrai qu'il n'est qu'un gratte-papier dont la tâche n'est pas d'un grand intérêt), Bartleby intrigue son patron qui le prend tout d'abord en pitié puis sera agacé et naviguera ainsi entre commisération et indignation pendant tout le temps que durera leur relation. Bartleby fait pitié tout d'abord parce qu'il semble pauvre, sans amis, travaillant comme un automate. Il était auparavant employé au bureau des "Dead Letters" à Washington, c'est à dire le lieu où l'on finit par détruire le courrier qui n'a jamais trouvé son destinataire, autant dire que là non plus le travail n'était pas des plus gais et qu'il a peut-être tapé sur le ciboulot de Bartleby gravement. De plus, son employeur se rend compte par hasard qu'il se nourrit d'un rien, quelques biscuits au gingembre, et dort dans le bureau comme s'il n'avait aucun autre endroit où aller. Mais il est aussi très vite ennuyé par l'habitude de son clerc qui refuse systématiquement certaines tâches. Bartleby s'oppose tranquillement en effet à exécuter certains travaux de copie ou de correction en commun avec ses collègues et aux demandes réitérées de son patron, il répond d'un laconique : "Je préfèrerais m'abstenir."

"I would prefer not to"

Ce " I would prefer not to " qui revient dans la bouche de ce sinistre personnage (traduite parfois par " j'aimerais mieux pas ")  commence par stupéfier son entourage dans l'étude. Plus le temps passe et plus Bartleby préfère s'abstenir. Son employeur est tellement abasourdi par cette formule et le comportement de plus en plus passif du scribe qu'il ne sait pas comment le contraindre à faire quoi que ce soit. Bartleby en arrive ainsi à ne plus travailler du tout et à passer ses journées à regarder par la fenêtre un mur de briques aveugle. Il refuse de dévoiler sa vie privée, devient de plus en plus maigre et pâle, sans jamais se plaindre toutefois, et ne sort plus du bureau.Comme il est impossible de le congédier et que l'avoué a décidé de changer de locaux, l'étude est déménagée laissant Bartleby seul à l'intérieur des bureaux vides. Le pauvre homme de plus en plus décharné, finit sa vie aux Tombes, un asile pour vagabonds où il se laisse mourir de faim.

Un résistant ou un imbécile ?

Incarnation du boycott et du refus jusqu'à l'absurde, Bartleby n'est pourtant pas un rebelle ou un révolutionnaire. Il semble agir, ou plutôt s'abstenir d'agir, sous l'emprise d'un désespoir profond. Suit-il un but précis ? A-t-il une intention ? Décide-t-il sciemment de se suicider par inertie ? On ne sait mais en tout cas son attitude, celle d'un homme qui ne plie  pas sous les menaces de son chef, ni sous ses promesses charitables, interroge le lecteur. Face à une telle force immobile, personne ne peut rien : aucune puissance de l'argent, de la renommée, de l'ambition ne peut faire changer Bartleby le Bloc. Bartleby s'est simplement arrêté de lui-même, comme une montre, sans donner aucune justification sans céder sur rien. C'est en cela qu'il est un personnage si fascinant car si la montre s'arrête parce que sa pile est morte ou que son mécanisme a besoin d'être remonté, "l'arrêt" de Bartleby lui ne s'explique pas. Son patron a beau essayer de comprendre, et le lecteur avec lui, il n'y a pas de raison sauf celles qui sont propres à Bartleby lui-même.

Bartleby est le "héros" de la nouvelle d'Herman Melville intitulée Bartleby. Une histoire de Wall Street (Bartleby the Scrivener, A Wall Street History) publiée en 1853 dans une revue américaine puis de nouveau en 1856 dans un recueil de nouvelles. Cette courte mais étonnante histoire a inspiré le cinéma avec deux films sortis dans les années 1970, le premier réalisé par Anthony Friedman (1970) et le second par Maurice Ronet (1976). Plus récemment, Crispin Glover a incarné le personnage dans le film de Jonathan Parker (2001). La nouvelle a été adaptée au théâtre également et a inspiré plusieurs livres : Bartleby de Gilles Deleuze, Bartleby et compagnie  de Enrique Vila-Matas où l'auteur recense des écrivains qui à un moment donné se sont abstenus d'écrire.