Ferdinand Bardamu

Publié le par Le Point de Suspension

De son enfance, on ne saura rien. Ni d'ailleurs de son apparence physique. Et quant à son caractère, ce sera par petites touches qu'il apparaîtra au fil d'un long récit chronologique que Ferdinand Bardamu va lui-même nous donner.

 

La guerre, expérience fondatrice

 

Echauffé par une discussion avec un camarade, Bardamu s'engage dans l'armée, à 20 ans, sur un coup de tête et se retrouve dans la guerre, celle de 14-18. Enfant, il a été à l'école à Hanovre et connait donc l'Allemagne, parle allemand et n'a absolument rien contre les Allemands et surtout pas envie de leur tirer dessus sans raison valable. Son engagement lui parait alors vraiment la plus grande stupidité qu'il ait commise. Le voilà pris dans une horreur abominable, dans des événements qu'il ne comprend pas, parmi des fous furieux qui n'ont rien à voir avec lui (pense-t-il), lui qui n'a pas envie de mourir dans cette inutile boucherie. La guerre le marque tant qu'il a des hallucinations et doit séjourner quelques temps dans une sorte d'hôpital pour soldats bizarroïdes, installé dans un lycée, véritable antichambre de l'asile, du poteau d'exécution ou du retour au front (peste ou choléra ?). Lola, sa petite amie du moment, le quitte, constatant qu'il n'arrive pas à surmonter à la fois sa peur de se faire tuer et son horreur-dégôut de cette guerre qui ne sert à rien. Les centres d'intérêt de Bardamu pendant la guerre : « sauver [sa peau] et partir pour l'Amérique ». Il finit par remplir la première partie de son programme. L'Amérique sera pour plus tard. Pour l'instant, l'Afrique.Ferdinand Bardamu

 

Dans l'enfer colonial

 

Bardamu embarque sur un bâtiment où il ne se fait pas que des amis puis arrive à Bambola-Fort-Gono, colonie de Bambola-Bragamance avec son Gouverneur tout-puissant. Il trouve un boulot à la Compagnie Pordurière du Petit-Congo comme responsable d'une « factorie » de brousse à Bikomimbo à 10 jours de la capitale Fort-Gono, après un entretien d'embauche avec le directeur ignoble de la-dite compagnie. Crevant de chaud, bouffé par les moustiques et l'ennui comme tous les Européens des colonies, il n'a qu'un rêve : rentrer en Europe. Le seul lieu envisageable semble être l'hôpital et le seul moyen pour échapper à ce cauchemar brutal traversé par la mesquinerie, la cruauté et la sottise des cheffaillons blancs et des fonctionnaires est d'être malade. Pourtant, il rejoint le coin d'enfer africain qui lui est dévolu : son comptoir est un cabanon pourri composé de bric et de broc auquel il va s'empresser de mettre le feu. Ferdinand a vite compris que ce n'est pas ici qu'il va s'enrichir sur le plan financier, ni sur le plan spirituel et ce qu'il voit des coloniaux ne lui donne certainement pas envie d'en faire partie. Seule solution : la fuite. A ce stade, on ne sait plus trop si c'est Bardamu qui décide ce qu'il souhaite faire ou si ce sont les Africains de son comptoir qui se débarrassent de lui en le vendant à un curé qui le revend à une galère, mais le fait est que l'objectif est atteint : il quitte Bambola-Bragamance. 

 

America, America !

 

Il traverse l'Atlantique et arrive à New York, la « ville debout ». Bardamu quitte les galériens après la quarantaine d'usage, fermement décidé à découvrir l'Amérique contre l'avis de ses camarades qui lui reprochent de n'avoir pas « des bons goûts pour un pouilleux ». En effet, il est perpétuellement en décalage avec son environnement. En Amérique, il prend davantage conscience de sa solitude. A Détroit, embauché chez Ford, il découvre l'horreur de l'usine et de la taylorisation. Parallèlement, il fréquente un bordel où il fait la connaissance de Molly qui l'aide et l'encourage à trouver un autre boulot. Mais travaillé par « la manie qui [le] tracassait de foutre le camp de partout », Bardamu décide de repartir en France. Oui, notre personnage a du mal à tenir en place et à trouver sa place.

 

Retour en banlieue parisienne

 

En quelques années, Bardamu termine ses études de médecine tout en travaillant (à quoi ?) puis s'installe à la Garenne-Rancy dans la banlieue parisienne mais a bien du mal à se faire une clientèle ou tout au moins une clientèle qui paierait ! Il a de plus en plus de soucis financiers, une mauvaise santé, un esprit embrouillé. Il se trouve plus ou moins au milieu d'embrouilles et de querelles, est à demi-chômeur. Finalement, grippé, toussotant, patraque, il s'alite et rumine son départ de Rancy à la cloche de bois. Rétabli, il file en douce car il doit des loyers en retard. Une fois de plus, Bardamu prend la fuite. Est-il pour autant un couard, un irresponsable ? On pourrait le penser en le voyant prendre de nouveau la poudre d'escampette quand ça sent le roussi à Toulouse où il visite son ami Robinson. Le lecteur jugera, mais les choses ne sont pas si simples. En tout cas, après avoir fui des situations inextricables une grande partie de sa vie, c'est tout seul que Ferdinand se retrouve au bord de la Seine à regarder le paysage foutre le camp.

 

Un pavé dans la littérature française des années 30

 

"Lancé en 1932 par le jeune éditeur Denoël, Voyage au bout de la nuit eut aussitôt sur la vie littéraire française l'impact d'une météorite et laissa la critique abasourdie. Ce gros roman touffu, témoignant d'une rare maîtrise d'écriture était l'oeuvre d'un écrivain inconnu, n'ayant encore rien publié et dissimulé par un pseudonyme : le nom de Céline (1894-1961) cachait celui du docteur Destouches, médecin de banlieue, âgé de trente-huit ans." Extrait de l''article de Philippe Dulac pour l'Encyclopedia Universalis.

Un roman en effet scandaleux par les sujets abordés (la mocheté du monde contemporain notamment), scandaleux par son anti-héros décalé, malheureux, cynique et naïf tour à tour, qui assène des vérités et fait preuve d'esprit critique tout en se posant comme une victime des circonstances et en n'assumant pas ses choix, scandaleux enfin par le travail de l'écriture qui mêle langage soutenu et langage populaire, joue avec la syntaxe.

 

Commenter cet article