Gilgamesh

Publié le par Nathalie, Le Point de Suspension

Babylone.png Gilgamesh, héros fictif ou individu réel ? Qu'importe après tout, étant donné que le Gilgamesh qui nous intéresse ici est celui des légendes orales et d'une épopée écrite qui pourrait bien être la plus ancienne oeuvre littéraire connue (vers 1750 avant notre ère). Sur le plan de l'ancienneté en effet, Gilgamesh bat Ulysse et Achille à plates coutures : il a mille ans de plus d'existence dans l'imaginaire et les récits des hommes et 2000 ans de plus pour ce qui est de l'époque à laquelle il aurait vécu (roi vers 2700-2650 avant notre ère).

 

Le roi d'Uruk

Gilgamesh, comme tous les héros mythiques a une enfance compliquée. Seukhoros, le roi régnant la cité-Etat d'Uruk en Mésopotamie (actuel Iraq) est averti en songe que le fils de sa fille lui volerait le trône. Pour se prémunir de cette catastrophe, il fait enfermer sa fille Nin-Sun, ce qui est bien le meilleur moyen pour qu'elle ne rencontre pas d'homme. Pourtant la jeune femme est enceinte et donne naissance à un fils. Ses gardes qui apparemment n'y sont pour rien, redoutent la colère du grand-père royal et jette le bébé. Le nourrisson est récupéré dans sa chute par un aigle et déposé dans un verger où un paysan le trouve. Ainsi Gilgamesh, ainsi le nomme son père adoptif, grandit loin du palais. Ainsi Gilgamesh, à l'instar d'Heraclès, est un demi-dieu, un héros au sens propre et mythologique du terme : métis de mortel et de divinité ("dieu aux deux tiers ; pour un tiers homme" dit le texte) d'où sa force prodigieuse.

On ne sait pas trop comment il y revient et comment il devient roi à son tour. Ce que l'on sait en revanche c'est que Gilgamesh est un roi atroce. Tyrannique, capricieux, brutal, violeur, bagarreur, envieux, entêté, il réduit le peuple d'Uruk en esclavage. Toujours prêt pour la bagarre, toujours prêt pour l'aventure même la plus absurde pourvu qu'il y prenne du plaisir et qu'il y trouve la gloire.Car c'est sa faiblesse à Gilgamesh : il veut la gloire, la célébrité, la renommée. Pour lui cela vaut mieux que la vie même. Imprudent, arrogant, violent, immoral, doté d'un appétit sexuel démesuré, c'est un véritable fléau pour son peuple terrorisé.

Il va falloir que quelqu'un le calme

Les habitants d'Uruk décident que leur roi a assez commis d'actes répréhensibles, ils se plaignent au dieu Anu lequel demande à la déesse Aruru de fabriquer un rival à Gilgamesh, quelqu'un d'assez fort et assez puissant pour le combattre. C'est la stratégie bien connue de soigner le mal par le mal. Aruru fabrique donc un homme gigantesque, très fort et frustre qui se nomme Enkidu. On pourrait faire une notice sur ce personnage car il vaut le détour et il est fort intéressant. C'est une grosse brute épaisse, velu comme un ours et qui vit dans la forêt comme un enfant sauvage. Il représente le double de Gilgamesh et son rival en même temps : aussi fort que le roi, il va s'opposer à lui et malgré leurs caractères antagonistes et leurs histoires différentes,  ils se lient d'une amitié intense et profonde. Mais avant d'en arriver là, il faut qu'Enkidu se civilise un peu. Le roi d'Uruk a entendu parler par un chasseur de cet être étrange et giganstesque qui vit dans les bois comme un sauvageon, il décide de lui envoyer Shamat (traduit par Joyeuse ou Fille-de-Joie), une courtisane de son entourage, pour séduire Enkidu et le ramener à Uruk. Pour la première fois de sa vie, le jeune frustre parle à un être humain et ne résiste pas à ses charmes. Il la suit donc en ville et par là quitte la nature et la soi-disant sauvagerie pourtant, quand il arrive à Uruk, il est surpris et écoeuré par les moeurs qui y règnent et par le caractère violent du roi auquel il s'oppose immédiatement dans un violent combat au corps à corps. Enfin Gilgamesh va trouver adversaire à sa taille, un homme qui ose lui tenir tête. La bataille est épique et longue. Aucun ne cède, aucun ne gagne jusqu'au moment où Gilgamesh faiblit : Enkidu l'a fait ployer sous sa puissance. Gilgamesh est maté. Mais Enkidu ne profite pas de son avantage et propose la paix et l'amitié au roi. Celui-ci que la colère et la passion a quitté accepte.

A l'aventure !

Voilà les deux hommes paisibles et bien installés au palais. Mais le roi voit bien que son ami s'ennuie et que la douce vie qu'il lui offre le rend mélancolique. Il lui propose de partir en voyage : ils iront dans la forêt de cèdres au bout de la terre (le Liban actuel) chercher des arbres, une ressource précieuse pour la Mésopotamie. Mais Enkidu, conscient que le géant Humbaba, gardien des arbres, est monstrueux et imbattable, essaie de dissuader son ami. Hélas ! Le roi est pris de nouveau par son désir de gloire, il lui faut des hauts faits et il est sûr qu'à deux ils vaincront le redoutable cyclope. Il a raison d'ailleurs : les vents commandés par le dieu-soleil sont favorables à Gilgamesh et l'aident à abattre Humbaba. Mais cette aventure ne sera pas sans conséquence pour le roi d'Uruk. Certes, il rentre à la maison auréolé de gloire mais cela lui attire les avances de la déesse Ishtar, amoureuse du grand homme qui lui fait l'injure de la repousser. Gilgamesh est malin, il sait qu'il lui faudra courir dans tous les sens pour satisfaire la déesse qui finira tout de même par se lasser de lui. Mais Ishtar n'accepte pas la rebuffade si facilement : elle va pleurnicher dans les jupes de son père Anu, lequel envoie un taureau divin tuer Gilgamesh. Enkidu aide le roi à tuer le taureau ce qui attire sur lui la vengeance divine : peu après leur retour du Liban, il meurt dans les bras d'un Gilgamesh effondré.

Après le désespoir... l'assagissement ?

La mort d'Enkidu fait prendre douloureusement conscience à Gilgamesh qu'il est mortel lui aussi. Il sait bien que la gloire peut apporter une forme d'immortalité mais ce qu'il veut à présent c'est la vraie immortalité. Le roi d'Uruk n'aime pas du tout l'idée de devoir mourir un jour.

Quand on veut apprendre quelque chose une des solutions c'est d'aller à la rencontre de quelqu'un qui sait. Or le seul à pouvoir l'aider est un vieillard nommé Utanapishti qui détient probablement le secret puisqu'il ne meurt pas. Au cours de son périple, Gilgamesh fait plusieurs rencontres mais comme d'habitude il n'en fait qu'à sa tête et n'écoute personne. Ceux qui lui expliquent qu'il devrait se contenter de sa vie terrestre et tenter d'être heureux ne le touchent pas. Même Utanapishti, sage parmi les sages, sorte de Noé sumérien qui a connu le déluge prototype du déluge biblique, ne le convainc pas. En outre, Utanapishti n'a pas de secret... Il n'a rien à révéler, il n'a rien fait pour obtenir l'immortalité. Comme on l'a dit Gilgamesh a les qualités de ses défauts : forte tête, il est persévérant et ne lâche jamais le morceau. Aussi Utanapishti, sans doute pour lui faire entrer enfin quelque chose dans le crâne et peut-être aussi pour se débarrasser de ce jeune collant têtu comme un mulet, le met à l'épreuve : il devra rester 6 jours et 6 nuits éveillé à prier les dieux, l'immortalité lui sera peut-être alors accordée. Mais le roi d'Uruk est épuisé par son voyage et ses aventures, il est terrassé par le sommeil dès le premier jour et dort 7 jours et 7 nuits d'affilée.

Gilgamesh s'avoue enfin vaincu : il ne sera jamais immortel malgré sa condition de demi-dieu et de roi puissant. Il ne sera jamais plus fort que la mort. Pourtant il aurait pu rester longtemps jeune car Utanapishti lui avait fait cadeau d'une plante de jouvence mais cet âne de Gilgamesh se l'ait faite voler par un serpent (d'où la mue du serpent qui grâce à l'herbe retrouve sa jeunesse en se dépouillant de sa peau). Franchement, on n'a pas idée de laisser traîner un cadeau pareil comme un vulgaire radis qui traîne dans le campement. Gilgamesh a beau avoir compris bien des choses pendant son voyage et être devenu adulte, il reste un peu imprudent...

Il rentre à Uruk les mains vides mais devient un roi assagi, plus paisible et plus sage qui regarde grandir ses enfants comme le lui avait conseillé Sidari, une aubergiste rencontrée en voyage et qui lui avait fait comprendre qu'avoir des enfants était en quelque sorte une forme d'immortalité.

Conte, légende, épopée, texte fondateur, parcours initiatique, histoire éternelle de l'Homme qui cherche le sens de la vie...

Gilgamesh est le héros du poème sumérien appelée aujourd'hui L'épopée de Gilgamesh composée il y a très longtemps en akkadien, une langue sémitique, et compilée sur des tablettes d'argile. En réalité, il existe deux versions de l'épopée celle qui a été composée vers 1750-1700 avant notre ère et une plus récente vers 1000 avant notre ère (version dite "ninivite").

 

Personnage à la personnalité très forte qui a marqué les esprits, Gilgamesh, dont le nom signifierait "l'ancien qui est encore dans la force de l'âge", a sans doute inspiré la création du personnage d'Héraclès-Hercule de la mythologie gréco-romaine. Roi figurant sur la "liste des rois" à la cinquième place de la première dynastie d'Uruk, on lui attribue la construction des remparts de la cité-Etat (c'est pourquoi il est présenté comme le fondateur d'Uruk dans la version "récente" de l'épopée) et il est un devenu objet de culte et légende chez les Sumériens mais aussi chez les Hittites et les Hurrites. 

L'épopée est centrée sur la figure fascinante d'un aventurier qui n'a pas froid aux yeux et qui explore les frontières physiques de la terre et métaphysiques de la vie, du temps et de l'espace (il est allé au bout du monde connu, au bout de ses limites, au bout des limites de la vie, jusqu'aux enfers) mais elle aussi une belle histoire d'amitié et une quête initiatique. Gilgamesh se révèle capable d'affection et de fidélité en amitié sous ses allures de brute et de sadique et après avoir traversé des épreuves, il accède à une forme de sérénité et d'acceptation.

Gilgamesh, au début de l'histoire, représente la ville, la civilisation raffinée, la lumière mais débauchée et pervertie tandis que Enkidu est la nature sauvage, l'ombre mais bonne. Enkidu sera civilisé par la parole et par la sexualité (épisode de la courtisane après lequel Enkidu n'est plus admis par les animaux comme leur pair) tandis que Gilgamesh acceptera sa part sauvage (en se couvrant de la peau du taureau mort). Ensuite, le récit se fait plus nuancé, montre que l'homme peut résoudre ses contradictions et que sa condition humaine justement est un équilibre entre les pulsions animales qui le rattachent à la terre et le désir d'absolu qui le pousse vers le ciel. L'homme doit dépasser ses pulsions (notamment sexuelles) et son désir vain d'immortalité : entre animalité et divinité, est l'humanité. Il doit aussi comprendre que la seule immortalité possible c'est la renommée gagnée grâce à des réalisations durables pour le bien commun et la transmission aux générations suivantes.

Ce texte riche comme le sont tous les grands textes qui fondent la civilisation est soumis à de nombreuses interprétations (Freud et compagnie sont passés par là !). Il a fait l'objet de nombreuses réécritures et adaptations et a notamment beaucoup inspiré les auteurs de science-fiction américains tel Robert Silverberg qui a publié deux romans dont Gilgamesh est la figure principale (Gilgamesh the King traduit en français par Gilgamesh roi d'Ourouk et To the Land of the Living ou Jusqu'aux portes de la vie) dans les années 80 ou encore David Gemmel et Philip José Farmer. Aujourd'hui, Gilgamesh fait carrière dans la littérature fantastique pour la jeunesse : dans la Trilogie de Bartimeus de Jonathan Stroud par exemple ou encore dans Les secrets de l'immortel Nicolas Flamel de Michaël Scott. Il faut bien dire qu'un personnage pareil est un filon pour toutes les littératures : comics, romans, BD, contes pour enfants. Et on ne parle même pas des adaptations filmiques, vidéos, jeux...

A signaler une belle adaptation pour la jeunesse intitulée L'Histoire de Gilgamesh de Pierre Grimal illustrée de belles calligraphies arabes de l'Irakien Hassan Massoudy aux Editions Alternatives, 2004.

 

 

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Clovis Simard 10/08/2012


Blog(fermaton.over-blog.com),No-25.- THÉORÈME NÖE. - Le Déluge un fragment du Big Bang.

Geoffrey Dorcet 20/07/2014

Bel article, merci. Personnellement, je trouve que les adaptations de ce récit s'éloignent un peu trop du texte original sumérien. La seule qui m'ait vraiment plu est celle de Jean Kardec, intitulée "L'Épopée de Gilgamesh : Le grand roi qui ne voulait pas mourir". Elle se rapproche d'une traduction fidèle tout en contournant les lourdeurs de style que l'on retrouve habituellement dans ce genre de texte. Du coup, c'est fluide, beau, poétique, tout en respectant le style et la trame de l'époque. Pour ceux que ça intéresse : http://www.amazon.fr/L%C3%89pop%C3%A9e-Gilgamesh-grand-voulait-mourir-ebook/dp/B00JVX6H0Y Niveau vidéos, j'aime encore bien celle d'Arté.