Griselidis

Publié le par Le Point de Suspension

Griselidis personnage de conte

Elle est " l'objet le plus agréable, les plus doux et le plus aimable" que le Prince de Saluces ait jamais vu et pourtant l'une des plus méconnues de nos héroïnes de contes de fées traditionnels.

 

 

La jolie paysanne devient princesse

Jeune bergère habile aux travaux de la laine, Griselidis a un teint de lys et des yeux bleu ciel, elle est, bien sûr pudique et rougissante comme une pure damoiselle mais serviable et aimable avec les inconnus : elle remet le prince perdu sur le bon chemin après lui avoir offert une tasse pour qu'il puisse boire dans le ruisseau.

Le Prince pressé par ses proches pour qu'il prenne femme décide d'épouser la bergère. Griselidis vit seule avec son père du lait de leurs brebis et de la laine qu'elle file, en autarcie et dans une parfaite tranquillité. Mais tous deux, père et fille, acceptent simplement et sans étonnement la demande de mariage. Griselidis dit oui et prend en main son destin. Elle se coule dans le personnage de princesse avec une grande aisance et une assurance que personne n'attendait. Gracieuse, belle, majestueuse, en tout prudente, pleine de bon sens et spirituelle, elle emplit parfaitement sa nouvelle fonction. Bientôt, elle accouche d'une fille qu'elle ne souhaite pas confier à une nourrice mais qu'elle veut nourrir et éduquer elle-même. Là les ennuis commencent.

Trop de qualités pour être crédible ?

Le prince doute de la sincérité de sa femme. Elle est trop parfaite pour être honnête à ses yeux, tant de vertu n'est pas possible ! C'est pourquoi il commence à la harceler. Griselidis doit rendre les bijoux qu'il lui avait offerts. Puis sa fillette lui est retirée et on lui fait croire qu'elle est morte. Mais Griselidis reste stoïque. Dévastée, elle n'en montre rien à son époux, continuant à se montrer douce et obéissante, tendre et dévouée. Pourtant elle ne parvient pas à convaincre le prince de son amour sincère et désintéressé. Dernière cruauté : le prince décide de répudier sa femme pour en épouser une autre. Il condamne Griselidis à reprendre ses vieux vêtements de paysanne. Malgré son chagrin, elle a le courage de plaider pour la nouvelle jeune mariée : elle demande de l'indulgence pour cette fille qu'elle ne connaît pas et qui va prendre sa place. Sa position sociale lui avait appris à vivre à la dure, à tout supporter y compris l'injustice et la douleur mais la jeune fille qui va arriver n'a pas été élevée de manière à obéir et souffrir sans protester, il faudrait la traiter avec douceur. Elle se fait rabrouer vertement. Mais le jour du mariage, le prince dévoile enfin ses plans : touché par la patience et la douceur de sa femme, il lui ramène sa fille qui avait été élevée au couvent et Griselidis reprend sa place auprès de lui. Après une quinzaine d'années d'épreuves cruelles et injustifiées supportées sans impatience, ni courroux, elle pourra enfin jouir de l'amour de son mari et de sa fille.

Une héroïne stupide ou sublime ?

Griselidis est le personnage central de la nouvelle en vers de Charles Perrault intitulée La Marquise de Salusses ou la patience de Griselidis, présentée en 1691 devant l'Académie Française assemblée au Louvre pour distribuer quelques prix. La nouvelle, qu'on appelle plutôt conte aujourd'hui, est publiée dans diverses éditions qui regroupent les histoires de Perrault sous le titre Contes en vers en 1694, puis Contes de ma mère L'Oye ou Contes simplement.

Mais l'histoire de la douce bergère est plus ancienne. Elle figure dans un lai de Marie de France au moyen âge et surtout dans le Décaméron de Boccace (1350-1355). Dans la dernière histoire du recueil de Boccace qui a contribué à populariser l'héroïne, Griselda a une aventure semblable à celle de la Griselidis de Perrault à quelques nuances près : le Prince Gautier de Saluzzo l'épouse non pas parce qu'il est amoureux d'elle mais parce qu'il doit prendre femme et celle-ci est assez agréable pour être supportable. Elle vit à côté de chez lui, c'est pratique. Chez Boccace également la jeune gardienne de brebis devenue princesse est admirable de constance, de douceur, de sagesse. Elle supporte les épreuves avec angélisme (on lui enlève ici ses deux enfants) mais il est bien précisé (mieux que chez Perrault) sa position philosophique : Griselda a toujours été consciente du cadeau que la vie lui a fait en l'élevant au rang de princesse, cadeau dont elle s'est emparé volontairement mais qu'elle n'a jamais considéré comme un dû. Aussi s'il est douloureux de se le voir retiré, elle accepte ce retrait stoïquement. Blessée par son mari qu'elle aime, elle ne lui tient pas rigueur de ses caprices, ni rancune, ni colère. Elle n'a pas détat d'âme, elle a accepté le mariage de son plein gré avec tout ce qu'il comporte. C'est une âme forte, pas impressionnable, fidèle et qui ne s'étonne de rien. Aujourd'hui ce comportement nous apparait comme complètement extravagant, stupide et fou. Se laissera-t-elle aussi taper dessus ? Et jusqu'à quand sans moufter ?!

Pétrarque, qui a traduit le conte de Boccace en 1374, dans une version en latin qui aura une grande audience en Europe (inspirera Chaucer dans les Contes de Canterbury, les petits fascicules populaires colportés de la Bibliothèque bleue, et bien d'autres auteurs), considère Griselidis comme l'incarnation de la résignation chrétienne. Soumise à Dieu et à son mari, elle n'a pas à décider de sa vie personnelle. Une version très avant-gardiste du mariage ! 

Comme d'habitude dans cette gazette, au lecteur de se faire sa propre opinion en allant fureter dans les textes eux-mêmes. Alors, Griselidis : pauvre idiote ou femme de tempérament ? crétine ou stoïcienne ? En tout cas, un personnage de la culture européenne à redécouvrir. Et comme l'écrit Perrault : "Quoiqu'il en soit, j'ai cru devoir m'en remettre au Public qui juge toujours bien."

Quelques adaptations théâtrales ont vu le jour et un opéra de Jules Massenet Griselidis composé dans les années 1890 et joué en 1901.

 

Quelques autres personnages de contes traditionnels :

La Barbe-Bleue

Raiponce

Le Joueur de flûte de Hamelin

Cendrillon

 

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