Henry Jekyll

Publié le par Le point de suspension

Jekyll-and-Hyde.png

Ah ! Comment présenter un personnage qui est deux en un ? Faut-il commencer par raconter la vie d'Henry Jekyll puis celle d'Edward Hyde comme s'ils étaient deux personnages séparés ? Ou raconter les deux en même temps au risque de tout mélanger ?

 

 

Edward Hyde ou l’homme qui écrabouille les fillettes

Oui, c’est ainsi qu’on rencontre pour la première fois Jekyll/Hyde : il s’agit d’un homme pressé qui renverse une petite fille et qui non seulement ne la relève pas mais la piétine avant de repartir à grand pas. Les gens qui l’ont croisé disent qu’il n’est pas facile à décrire car il est très ordinaire mais qu’il se dégage de sa personne « quelque chose de désagréable, d’absolument odieux ». C’est un homme petit et vêtu sobrement sans rien d’original mais on ne peut s’empêcher de le trouver antipathique. « Blême et rabougri », il a un « sourire déplaisant », une voix « sibilante et cassée » et inspire la crainte et une sorte de répugnance qu’on ne peut s’expliquer. Ceci est important : alors que le respectable Dr Jekyll est de taille ordinaire, Hyde est une sorte de nabot, ce qui jure singulièrement avec l’idée qu’on se fait habituellement du monstre, on le verrait plutôt grand et fort. Il parait aussi plus jeune que Jekyll.

Un seul homme en deux ? Deux hommes en un ?

En somme s'il s'agit du même bonhomme, deux faces de la même médaille, on peut constater que lorsque l'un se transforme en l'autre, de notables changements apparaissent, ce qui renvoie à la question du début : sont-ils la même personne ou sont-ils deux personnes séparées abritées dans une seule masse corporelle qui change d'aspect ? Cela est d'autant plus troublant que Jekyll reconnaît lui-même que si toute personne est composée d'un mélange de bien et de mal, Hyde est seulement composé de mal : où la partie bonne de Jekyll disparaît-elle quand il devient Hyde ? Est-il encore un peu Jekyll quelque part quand il devient Hyde ou bien est-il vraiment une AUTRE personne ? Jekyll en effet, quand il boit la potion de son invention, libère non seulement le côté obscur de sa personne mais ce côté obscur devient un être de chair et de sang à part entière annihilant totalement le docteur J. Quand Edward est là, Henry n'est plus.

Pour le docteur Jekyll, l'homme est composé de deux entités , voire plus, et nous nous leurrons quand nous pensons que nous sommes Un, unique, fait d'un bloc, cohérent. Fort de cette intuition, le médecin chercheur décide de mettre au jour cet autre dissimulé en lui. A moins que ce ne soit sa part Hyde qui ait décidé de sortir avec la permission de Jekyll ? Ou tout simplement Jekyll est-il un malade mental, un schizophrène, un homme atteint d'un trouble de la personnalité multiple et la potion n'est qu'un rituel qui lui permet de formaliser sa "transformation" ? N'est-il pas d'ailleurs "l'étrange cas" qui laisse penser que sa situation relève d'un cas médical ?

Jekyll est aussi trouble que Hyde

Quelles que soient les interprétations que l'on puisse faire, une chose est certaine : Edward Hyde est un meurtrier et un sociopathe et Henry Jekyll est un homme faible qui ne peut s'empêcher de céder à l'envie de commettre des choses ignobles, envie qui est latente en chacun de nous (ah bon ? Est-ce bien sûr que chacun a des envies de délits qu'il réfrène ?). Bien sûr Jekyll est un scientifique, doué et travailleur, il désire faire progresser la connaissance mais il n'empêche que cet homme sympathique, avenant et paisible VEUT se transformer en un être effrayant et sans pitié. C'est un homme qui a senti depuis longtemps en lui des désirs inavouables, la volonté de se livrer à des plaisirs égoïstes, à l'amusement et au vice et qui cherche délibérément le moyen d'y parvenir.  C'est un homme honteux qui ne peut admettre cette part de frivolité et d'égoïsme en lui, l'étudiant puis le médecin honorable. Il crée Hyde en connaissance de cause afin de libérer ses mauvais penchants sans honte (ce ne sera plus vraiment lui mais un autre qui fera des bêtises à sa place... sans aucune hypocrisie puisqu'il est toujours sincère quelle que soit la personnalité revêtue !) et non seulement cela mais il fait tout pour protéger ce criminel : il lui loue un appartement, il teste en sa faveur et redevient le gentil Jekyll afin que Hyde échappe toujours à la police (Hyde = "hide" qui signifie "caché" en anglais).

Ou simplement trop humain ?

Quand il se rend compte que Hyde est devenu incontrôlable, il décide de s'abstenir de se transformer mais il ne peut résister plus de deux mois aux pulsions puissantes qui le torturent. Il redevient Hyde. Etait-ce inévitable ?  On peut penser que ce faux-jeton de Jekyll laisse voir ainsi sa vraie personnalité, celle d'un homme qui trouve que vivre une vie ordinaire est sans saveur, celle d'un esclave de ses vices, celle d'un homme qui sait ce que fait son double et se contente d'en rire parce qu'il ne peut se faire attraper, celle d'un homme qui joue à se faire peur en ressentant une "terreur exquise". Jekyll n'est-il qu'un humain, trop humain, qui n'a pas la force de se regarder en face ? Certains ont dit qu'il n'avait pas pris assez de précautions et, qu'en faisant ses recherches scientifiques, il avait donné naissance sans le vouloir à Hyde mais Jekyll dit clairement dans sa confession qu'il a voulu créer un être qui pourrait vivre dangereusement à sa place ce que lui-même se refusait à cause de sa position respectable dans la société qu'il ne voulait mettre en péril. Comme Faust, il vend son âme au diable et le paie cher (y compris par d'horribles souffrances physiques lors des transformations) car si Jekyll disparaît laissant toute latitude à Hyde, celui-ci finira vite sur l'échaffaud ou se tuera.

Que de questions philosophiques dans un texte si court !

Finalement doit-on voir dans ce récit une nouvelle histoire mettant en scène l'éternel combat du bien contre le mal ou alors une illustration du fait que le mal peut prospérer là où il n'y avait de toute façon pas beaucoup de bien ? Autrement dit, il ne faut peut-être pas opposer le brave et intelligent Jekyll à l'affreuse brute épaisse qu'est Hyde : il s'agit bel et bien du même individu tout à fait cohérent avec lui-même qui laisse sa laide nature profonde aller au bout de sa laideur. Au fond, le docteur ne s'est peut-être jamais "transformé", il est simplement devenu ce qu'il est.

On lit parfois dans les commentaires sur cette histoire sombre et fantastique que Jekyll se suicide à la fin mais en réalité il décide de laisser la place à Hyde. Sacrée nuance tout de même ! Si Jekyll se tuait d'un coup de pistolet par exemple ou par overdose de barbituriques, on pourrait se dire que son bon côté a quand même vaincu le mauvais mais en laissant Hyde vivre et prendre définitivement la place de Jekyll il ne supprime que le bon côté de sa personnalité et peu lui importe le devenir du sinistre Hyde. 

Que d'interprétations on peut faire de ce petit texte en apparence si simple ! On y a vu une oeuvre moraliste : il ne faut pas tenter de modifier la créature humaine telle que Dieu l'a créée car si on le fait volià ce qui arrive et ce n'est pas bien ! On y a vu une dénonciation des méfaits de la science ou de la connaissance, ou encore une dénonciation du puritanisme hypocrite de la société victorienne, une satire sociale. On peut y voir aussi un récit précurseur de l'oeuvre de sigmund Freud et de la psychanalyse. Il n'est pas certain que Robert Louis Stevenson ait voulu mettre tout cela dans son livre The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde. Traduit par L'Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ou parfois plus simplement par Docteur Jekyll et Mister Hyde, cette histoire parue en 1886 aurait été inspirée par un rêve à Stevenson. Mais si l'histoire n'est pas moralisatrice, elle ouvre quand même une réflexion morale sur l'homme. 

Un texte qui n'a pas fini de nous titiller...

Ce personnage fascinant de Jekyll/Hyde a inspiré un chapelet d'oeuvres cinématographiques, littéraires, théâtrales.

John Barrymore a été un des premiers à incarner le personnage au cinéma dans un film de 1920 (il y avait déjà eu une adaptation cinématographique en 1908). Conrad Veidt a joué ce rôle aussi en 1920 dans le film de Murnau intitulé Le Crime du docteur Warren. En 1931 c'est Frederic March qui s'y colle dans un film de Rouben Mamoulian puis Spencer Tracy en 1941 dans le film de Victor Flemming (avec Ingrid Bergman qui ne joue pas le double de Jekyll).

A noter aussi le comique Dr Jerry et Mr Love de Jerry Lewis (1963) qui renverse le propos de Stevenson : Le Dr Jerry est moche tandis que Mr Love est un beau séducteur, ce qui renouvelle le thème car ici c'est le beau qui est le mauvais et le laid qui est le bon. "Le Testament du docteur Cordelier" de Jean Renoir en 1959 est aussi inspiré du roman de Stevenson. Il y eut plusieurs autres films dans les années 80-90 mais nous retiendrons l'adaptation libre de Stephen Frears en 1996, un film intitulé Mary Reilly qui met en scène la domestique (Julia Roberts) de Jekyll (John Malkovitch).

De Hyde à Hulk la filiation est claire : le géant vert aux chemises et aux pantalons en loque est inspiré du Hyde de Stevenson.

Plusieurs bandes dessinées existent dont l'expressionniste et inquiétante Docteur Jekyll et Mister Hyde de Lorenzo Mattotti et Jerry Kramsky (Editions Casterman 2002).

 

 

Commenter cet article