Ignatius J. Reilly

Publié le par Le Point de Suspension

Ignatius Reilly, La Conjuration des imbécilesIgnatius. Son prénom vaut déjà le détour. A part Fernandel qui chantait une ritournelle selon laquelle "Ignace, Ignace, est un petit nom charmant", il ne doit guère y avoir de gens qui trouve ce prénom charmant de nos jours. Le "J." du patronyme d'Ignatius J. Reilly signifie Jacques, cela dit au passage.

 

 

Encore chez MÔman

Ignatius donc, est un homme encore jeune, d'une trentaine d'années, qui vit avec sa mère Irene dans une rue populaire de la Nouvelle-Orléans, Constantinople Street. Irene est veuve (et légèrement alcoolique) depuis bien des années et vit des aides sociales dans sa petite et vieille bicoque obscure dont une des chambres est toujours occupée par son grand rejeton moustachu. Ignatius ne sort guère de la maison d'ailleurs car il n'a aucune vie sociale, ni amicale, ni amoureuse, ni professionnelle. Du moins est-ce le cas lorsque nous faisons sa connaissance. Par la suite, la situation de notre héros va quelque peu changer.

 

Des convictions décalées

Ignatius Reilly a fait des études supérieures longues en histoire médiévale, il semble être resté à l'université une dizaine d'années. Il est extrêmement cultivé et use d'un langage châtié, précis et élégant. Il a une admiration particulière pour Boèce, écrivain du haut moyen âge, [480-525] et sa "Consolation de la philosophie". Ignatius, plus généralement, admire les grands auteurs médiévaux chrétiens. Précisons de suite qu'il est favorable à la monarchie de droit divin et qu'il est fermement convaincu que notre société dépravée occidentale actuelle viole toutes les règles de la théologie et de la géométrie, les deux principes supérieurs qui devraient conduire le monde et les actes de chacun. Oui, Ignatius a des idées bien arrêtés sur les hommes et une vision du monde assez ... singulière.

 

Ignatius, un gros cinglé ?

Fin lettré, intelligent, musicien à ses heures (trompette et luth), Ignatius n'en passe pas moins des heures devant la télévision à vociférer contre les idioties dégénérées qu'elle transmet, et se rend de temps en temps au cinéma pour étouffer de rage devant la débilité des films hollywoodiens. Pourquoi diantre continue-t-il à regarder des programmes qu'il hait ? Ah ça ! C'est tout le charme d'Ignatius ! Il se sent sans doute obligé de s'infliger de la culture  pop à hautes doses afin de mieux la critiquer ou parce que le sujet le passionne tellement qu'il ne peut s'empêcher d'y replonger sans cesse. De même qu'il porte une montre à l'effigie de Mickey Mouse...

Précisons tout de suite que toute sa personne est à l'image de la montre Mickey : pas très classe. Ignatius est perpétuellement affublé d'une casquette de chasse verte à oreillettes, d'un pantalon de tweed qui peine à contenir sa bedaine d'obèse et d'une chemise à carreaux en flanelle. Ce qui lui donne l'aspect d'un gros taré. En prime, il a une grosse moustache noire broussailleuse, des yeux bleu et jaune, et a la malchance d'avoir des oreilles grandes et poilues.Comme il ne se nourrit que de cochonneries et de Dr Nut (un soda goût amande) qui le font grossir, et qu'il est très grand, Ignatius est gargantuesque et presque effrayant. En plus d'être puant, d'avoir des flatulences et des éructations, bref, d'être dégoûtant.

 

Un paradoxe humain

Exilé volontaire à l'intérieur de la petite maison familiale où il écrit son mépris de la société moderne pendant des heures sur des cahiers scolaires Big Chief, Ignatius est un paranoïaque, hypocondriaque, égoïste, nombriliste, excentrique, agaçant, exigeant, méchant, réactionnaire, ironique. Il se met à l'écart de la société tout en aspirant à y jouer un rôle, poussé par une certaine rivalité avec son amie Myrna, une jeune femme engagée qu'il a rencontrée à la fac et qui est toujours prête à défendre des causes diverses de manière un peu hystérique, poussé aussi par sa mère qui voudrait avoir un fils ordinaire qui travaille et gagne un peu d'argent pour l'aider. Mais Ignatius est aussi un idéaliste révolutionnaire  qui est prêt à défendre ses idées, même si celles-ci changent de temps en temps, selon les situations et quitte à déformer la réalité. Il est prêt également à oeuvrer pour un monde meilleur, d'autant plus si cela peut lui rapporter quelque chose à lui.  Il est aussi un fin observateur de la société et il a un regard lucide et critique sur son temps. Hélas pour lui, son outrance et sa mauvaise foi l'empêchent de trouver sa place aussi bien en famille que dans le monde du travail (son passage apocalyptique à la fabrique des "Pantalons Levy" ou son expérience catastrophique de vendeur de hot-dogs en témoignent). Ignatius est un personnage tout en paradoxe : réac et révolutionnaire, loufoque et manquant totalement d'humour, aux idées parfois absurdes, parfois très justes.

 

Ignatius, lé héros unique en son genre

Comme Don Quichotte, Ignatius J. Reilly passe pour un fou, un illuminé aux yeux de ceux qui le rencontrent, il a le panache et l'extravagance d'un Cyrano, le bide et les grands airs de Falstaff. Un sacré personnage donc à découvrir dans le roman de John Kennedy Toole : La Conjuration des imbéciles ( A Confederacy of Dunces).

Le livre est paru en 1980 aux Etats-Unis, onze ans après la mort de l'auteur. En plus d'apprendre au lecteur ignorant des sciences anatomiques ce qu'est un anneau pylorique (non, je ne vous le dirai pas, allez regarder dans le dico ou dans Wikipédia) qui chez Ignatius a la fâcheuse tendance à coincer, Toole nous offre une magnifique critique sociale, une peinture de la Nouvelle Orléans des années 60, un roman épique et drôle,  une intrigue policière, une galerie de personnages truculents et un héros solitaire sublime, pathétique, émouvant et horripilant.

Pas encore d'adaptation cinématographique de ce chef d'oeuvre de la littérature américaine, ni de BD. En revanche, une statue d'Ignatius a été élevée sur Canal Street à la Nouvelle-Orléans. Un article (en anglais) évoque Ignatius avec une illustration très fidèle à la description du personnage dans le roman.

 

 

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Allie 29/01/2011 13:54



C'est drôle, ce livre m'est littéralement tombé des mains. Il n'y a rien à faire, je n'y vois pas le chef-d'oeuvre dont tout le monde parle. Le style m'exaspère, le personnage encore plus...


En voilà un qui n'est pas pour moi!



Nathalie, Le Point de Suspension 30/01/2011 10:48



Oui, Igntius est moche, gras, réac et énervant. Un personnage pas très sympathique au premier abord, pourtant il a quelque chose d'attachant...


Le roman vaut aussi pour sa construction intelligente, les personnages secondaires intéressants et son acidité pourtant bienveillante. Mais à la première lecture il y a quelques années je n'avais
pas été particulièrement emballée non plus. C'est en le relisant que je lui ai trouvé des qualités à ce bouquin.


Je pense par ailleurs que ceux qui le hissent au rang de chef d'oeuvre ont du mal à se détacher du fait que l'auteur a vu son livre refusé par les éditeurs et s'est donné la mort très jeune.
Toutes les critiques que j'ai pu lire sur le Net évoque ce point : le "génie incompris" et gna gna gna. Comme si on ne pouvait pas parler des qualités ou des défauts d'un livre sans parler du
destin tragique de son auteur.


A la prochaine Allie...