Jean-Baptiste Grenouille

Publié le par Le point de suspension

Le-Parfum.pngDès le départ, nous sommes fixés : Grenouille est génial, abominable, impie, immoral, orgueilleux et criminel. Difficile pour le lecteur de s'identifier à un héros associé à ces adjectifs, pourtant Jean-Baptiste Grenouille est un personnage qui a sa place dans notre gazette car il vient d'un roman désormais classique de la littérature allemande.

 

Grenouille n'a pas d'odeur...

Grenouille est né le 17 juillet 1738 à Paris. Il est le cinquième enfant d'une fille-mère de 25 ans. Cette jeune poissonnière n'a eu que des enfants mort-nés et aurait volontiers laissé mourir le cinquième si elle n'avait été repérée juste après son accouchement au marché, arrêtée et décapitée pour infanticide. Le bébé récupéré par les pouvoirs publics est confié à diverses nourrices qu'il épuise car il est glouton, bizarre et déroutant à cause de son absence d'odeur. Ce lardon en effet ne sent pas l'odeur aimable des nourrissons selon la dernière de ses nourrices qui estime qu'il a le diable au corps, il ne sent ni la sueur humaine, ni le lait, ni rien du tout. En revanche, lui, sait déjà parfaitement flairer les gens, les reniflant de ses petites narines de telle façon qu'il donne l'impression de vous percer à jour. Bébé Grenouille fiche la trouille.

Il finit par atterrir chez une veuve, Mme Gaillard, qui n'a pas d'odorat, ni d'émotions. Une chance et une malchance pour le tout-petit Jean-Baptiste : certes Mme Gaillard ne peut pas être dégoûtée par l'absence d'odeur de l'enfant mais par ailleurs ce n'est pas elle qui lui apportera la tendresse dont a besoin un petit. Il s'avère que dès l'enfance les besoins de Grenouille sont très modestes : un peu de nourriture lui suffit pour résister à tout, maladie comme pauvreté, violence d'autrui à son égard comme indifférence. Personne ne peut le blairer (au propre comme au figuré), qu'importe ! Jean-Baptiste s'accroche à la vie comme une branche de gui à son arbre, en parasite teigneux et tenace.

Mais Grenouille a un odorat

Dans son aspect, il n'a rien de notable, il est juste un peu plus laid que la moyenne, boiteux et malingre mais bon Paris au XVIIIème siècle est peuplé de gens peu soignés, puants, enlaidis par diverses tares, Grenouille ne dépareille pas vraiment parmi la populace. Mais lui a quelque chose d'extraordinaire qui ne se voit pas, il s'agit de son nez. Non pas l'appendice au milieu de sa figure qui n'a rien de particulier, ce n'est pas Cyrano de Bergerac, mais son odorat. Non seulement il est capable de discerner des milliers d'odeurs mais il est capable de les mémoriser, de les collectionner, de les combiner entre elles mentalement et même d'en créer de nouvelles dans son esprit. Au moment où les enfants apprennent du vocabulaire, le petit Grenouille apprend les odeurs. L'enfant solitaire, mal-aimé, considéré comme un idiot par son maître d'école, sachant à peine lire et écrire, est doté d'un flair sur-puissant et infaillible qui va suppléer ses quatre autres sens. Il sent avant de voir, il flaire avant de toucher, il sait rien qu'en se laissant guider par son nez.

Le destin prend la forme de Mme Gaillard qui, n'étant plus payée pour le nourrir, l'expédie comme apprenti chez un tanneur. Le petit garçon aurait pu être traumatisé par ce travail puant s'il en est mais pour lui, bonne ou mauvaise, une odeur est seulement une odeur. Il les absorbe et les classe indifféremment. Ce qui fut rude plutôt ce fut le travail en lui-même, sale, épuisant. Entre 8 et 13 ans il en bave mais survit et se découvre enfin un centre d'intérêt. Le peu de temps de loisir qu'on lui laisse est occupé à se promener dans la ville, le nez à l'affût. Sentir, sentir et sentir encore.

Parfumeur, c'était l'évidence !

Le pauvre bâtard esseulé et misérable trouve vraiment sa voie au moment de son adolescence après et grâce à son premier meurtre. Il va devenir parfumeur. Cette vocation évidente lui est révélée alors que le parfum enivrant de sa première victime, une mignonne adolescente, lui est monté à la tête. Sa carrière de meurtrier en série ne commencera pourtant que bien plus tard après ce premier crime commis dans un moment d'égarement olfactif en quelque sorte.A ce moment-là Grenouille n'a pas du tout envie de tuer des gens pour leur voler leur odeur, il réalise seulement qu'il veut devenir un créateur de parfum. Ainsi, entre ses 15 ans et ses 18 ans, il se contente d'être un apprenti forcené, obsédé et fasciné dans la Maison Baldini où il est parvenu à se faire engager. L'objectif de Grenouille n'est pas de devenir un grand parfumeur reconnu et riche. S'il se donne du mal pour apprendre les techniques, le vocabulaire, les savoir-faire de la profession c'est pour pouvoir parvenir à "extérioriser son monde intérieur, rien d'autre, son monde intérieur qu'il trouvait plus merveilleux que tout ce qu'avait à offrir le monde extérieur".  Il se sait immensément riche de fragrances, d'univers parfumés et colorés si l'on peut dire, qu'il voudrait faire exploser à la face du monde.

Mais toujours pas parfumé...

Hélas, Jean-Baptiste, le roublard, l'accrocheur, le génial parfumeur d'une maison prestigieuse de la capitale, ne parvient pas réaliser son objectif chez Baldini qu'il a pourtant aidé à devenir encore plus célèbre, encore plus riche. Il voudrait parvenir à extraire le parfum des choses, leur essence mais n'y parvient pas malgré toutes les techniques apprises. Grenouille a besoin de parfaire son art ailleurs que chez Baldini qui ne peut plus rien lui offrir. Il quitte Paris à 18 ans et là c'est encore un choc pour lui : il découvre la... nature ! Toutes ces années de puanteur et de promiscuité parisiennes lui avaient laissé penser que le monde était ainsi fait : surpeuplé, menaçant, schlinguant atrocement l'humain suant et mal lavé. Or, à la campagne, il découvre le bon air pur des vertes provinces qui renforce sa féroce misanthropie. Décidément Grenouille n'aime pas les gens et les gens le lui rendent bien. Cette haine le conduit à passer sept années dans une grotte isolée où il ne survit que grâce à un peu d'eau, quelques plantes et ses rêveries odorantes délicieuses issues de sa mémoire olfactive. Jusqu'au jour où, nouveau et terrible choc, il se rend compte que s'il peut tout sentir, il ne peut pas se sentir lui-même. Grenouille découvre enfin qu'il n'a aucun fumet personnel et cela le chamboule.

Tueur en série par erreur d'aiguillage

Il revient parmi les hommes mais il a compris que pour être accepté, coopté par ses semblables il lui faut sentir l'humain. Il se fabrique donc une odeur artificielle pour que les gens se sentent à l'aise avec lui. Mais décidément Jean-Baptiste ne comprend rien au monde dans lequel il vit, c'est un profond inadapté social pourrions nous dire en des termes psy actuels, il ne peut tout simplement pas s'intégrer. Au lieu de créer des liens de sympathie, d'amitié avec autrui il n'éprouve que mépris pour cette populace qui se laisse abuser par une odeur artificielle. Il se rend compte que grâce aux odeurs qu'il crée, il peut embobiner n'importe qui et se donner à lui-même n'importe quel aspect, aimable, repoussant, dégoûtant, séduisant. Lui viennent alors des désirs de puissance, de gloire, de grandeur. Ah Jean-Baptiste n'aurais-tu pas pu faire fructifier ton don exceptionnel pour améliorer le monde, le rendre plus beau ? Non, apparemment il ne peut pas. C'est là, en 1765, à Grasse, qu'il se lance dans le meurtre en série pour capter l'odeur délicate et subtile de jolies filles qu'il va mettre en flacon pour créer et posséder le parfum ultime. Jamais Grenouille n'a possédé quelque chose en propre mis à part des arômes et des effluences stockés dans sa mémoire mais poussé par le démon de la possession, il commet les pires crimes tuant vingt cinq femmes en quelques mois pour atteindre son but final : créer LE parfum des parfums qui lui apportera la gloire, la beauté, la richesse. et surtout l'amour. Mais Grenouille se trompe encore une fois et prend le chemin qui le mène à sa perdition.

Grenouille, un meurtrier certes, mais aussi un homme en quête de son identité tout au long de sa vie et qui, malheureusement pour lui, ne trouve jamais qui il est vraiment.

Jean-Baptiste Grenouille est né sous la plume d'un auteur allemand, Patrick Süskind dans un roman intitulé Le Parfum. Histoire d'un meurtrier (Das Parfum, die Geschichte eines Mörders) publié en 1985 en Allemagne et traduit en 1986 en France. Roman d'apprentissage mais aussi roman historique, policier, fantastique, Le Parfum est rapidement devenu un best-seller, une oeuvre incontournable du XXème siècle, un classique étudié, un chef d'oeuvre pour certains, en tout cas un ouvrage qui ne se laissera pas oublier bien que traitant d'un sujet impalpable.

Dans un film allemand de 2006 réalisé par Rom Tykwer, Ben Whishaw incarne Grenouille. Il semblerait que l'oeuvre ne Süskind n'ait guère inspiré les artistes pour l'instant à part quelques compositeurs-interprètes de... chansons ! 

 

 

 

 

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