Nana

Publié le par Le Point de Suspension

Nana personnage littéraire ZolaUne "seringue", un "paquet" mais "elle n'a qu'à paraître, toute la salle tirera la langue". C'est par les mots du directeur du théâtre des Variétés (ou tenancier de bordel comme il se nomme lui-même) où débute Nana qu'on la découvre. Elle ne sait pas chanter, ni jouer la comédie mais elle a quelque chose de spécial qui fait tourner les têtes (masculines) et "c'est joliment fort chez elle".

Comme les spectateurs au théâtre, les lecteurs attendent donc cette Nana dont on ne sait encore rien et qui fait parler le tout-Paris avant même d'avoir été vue.

 

Une grosse "seringue"

Nana est grande et forte, bien en chair. Selon nos critères actuels de beauté féminine, elle est dodue, pleine de fossettes donc grosse. Mais selon les critères de son temps, elle est belle et ronde, appétissante et charmante. Elle a tout juste 18 ans, chante comme une casserole ("seringue") et danse comme une paysanne ("paquet") sans que cela n'enlève rien à son charme ravageur. Ses grands yeux bleu clair, sa petite fossette au menton, ses beaux cheveux roux font d'elle une cocotte très prisée. Car Nana n'est rien de plus qu'une cocotte, une prostituée, même pas une demi-mondaine car ces femmes-là, bourgeoises tombées dans la prostitution, sont souvent instruites, tiennent salon et ont du goût. Nana est une femme du peuple, vulgaire et sans goût, installée dans un bel appartement du boulevard Haussmann par un riche moscovite de passage à Paris. Elle évolue dans un monde d'aristocrates riches, distingués et adultères, de mères maquerelles courtisanes et qui font de leurs filles leurs semblables en le mettant au "travail", d'actrices et de chanteuses, de femmes entretenues par des banquiers, des commerçants, des marquis, des hommes politiques plus ou moins véreux et des journalistes qui rêvent de devenir puissants et riches. Au moment où elle débute au théâtre, elle a une relation amoureuse avec Daguenet, son ami de coeur, se fait entretenir par un vieux commerçant et un Valaque et pourtant avec ses trois amants dont chacun a son jour attitré de coucherie, en plus du moscovite reparti, Nana n'a pas un sou vaillant et vit au jour le jour sous la pression des créanciers.

Orpheline, livrée à elle-même

Parisienne venue du ruisseau, Anna Coupeau, dite Nana, est la fille de Gervaise Macquart et de Coupeau (voir L'Assommoir). Mais jamais son nom n'est mentionné dans le roman, Nana n'a qu'un surnom donc pour ainsi dire pas d'identité. Gervaise avait eu une enfance misérable, s'était retrouvée enceinte à 14 ans, avait eu deux enfants avec Lantier qui l'avait abandonnée puis elle s'était mariée avec Coupeau, un ouvrier honnête qui lui avait apporté une certaine stabilité et le bonheur jusqu'à ce que l'alcool détruise le couple. Gervaise, épuisée par le travail et l'alcool, par le rejet des autres finit sa vie rapidement dans la déchéance. Ses parents, tous deux décédés, Nana n'a plus beaucoup de famille à part une tante paternelle Mme Lerat, ancienne fleuriste, qu'elle voit régulièrement et qui deviendra la famille d'accueil de Louis, le petit garçon de Nana âgé de 2 ans.Sans soutien familial, Nana est donc obligée de diriger sa vie seule. Mais on suppose assez vite qu'elle ne pourra pas s'en sortir. Elle trimballe avec elle des valises héréditaires qui se révéleront trop lourdes : alcoolisme, pauvreté, ignorance, instabilité, inconséquence.

Une bombe sexuelle dégoupillée

Nana est la Marylin Monroe de la fin des années 1860. Elle a un sex-appeal naturel que tous les maquillages, que tous les artifices du monde ne peuvent apporter à une femme qui le voudrait. Elle le sait et se sert donc de son corps en conséquence : comme une arme. Elle est arrogante à cause de sa beauté et incite les autres à la débauche sans arrière-pensée, provoquant ruine et suicides sans remords. 

La meilleure description de Nana est donnée par le journaliste Fauchery (amant de l'épouse de l'amant de Nana) dans un article publié dans le Figaro : Nana est la Mouche d'or autrement dit une mouche à m..... brillante et colorée mais attirée par l'ordure. C'est une "plante de plein fumier" dont le "sang est gâté par une longue hérédité de misère et de boisson". Fauchery a une théorie qu'on peut peut-être attribuer à Zola lui-même (la question de l'hérédité est le grand dada de Zola) : Nana "vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit", "avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l'aristocratie". Elle est un "ferment de destruction". Elle n'est donc pas seulement un symbole sexuel ou l'incarnation de la femme fatale, la croqueuse de diamants, mais elle est aussi un symbole social ou l'incarnation de la misère du peuple qui vient polluer les classes supérieures. Elle est la putain scandaleuse qui vient jeter le trouble chez les puissants et, ce faisant, venger les pauvres. Elle est celle qui, lucide, sait que l'irrespect, la crasse, le vice, la cupidité règnent sur le monde et qui entend bien en profiter un maximum.

Un tourbillon

Nana est comme une force naturelle qui ne serait ni vraiment malfaisante, ni vraiment bienfaisante. Bonne fille parfois, salope à d'autres moments, mais toujours entière, dans l'instant. Elle est un mélange détonnant de rouerie, de fraîcheur, de naïveté, de lucidité, de vulgarité, de simplicité, de joie, de malice. Tour à tout cruelle, moqueuse, méchante, sincère, bête, capricieuse, excessive, maligne, généreuse, elle fait la pluie et le beau temps que son entourage mais elle ne se sent jamais coupable, jamais responsable. Immature, inconséquente, elle profite du système puisque tout le monde la laisse en profiter et se plie à ces caprices de gamine mal élevée et séductrice.

Avec ses atouts, elle aurait pu mener une "carrière", mener sa barque avec suffisamment de discernement pour devenir une demi-mondaine riche ou, encore mieux, devenir comme cette Irma, cocotte transformée en grande bourgeoise dans un château à la campagne. Mais Nana ne fonctionne qu'au coup de coeur, à l'impulsion du moment. C'est ainsi qu'elle peut tout plaquer pour se mettre en ménage avec un comédien traîne-savate qu'elle croit aimer et qui la frappe au bout de quelques jours de pseudo-bonheur. Elle peut du jour au lendemain retrouver le trottoir, elle peut tomber amoureuse d'une autre prostituée (peut-être d'ailleurs la seule personne qu'elle aime vraiment). Nana se laisse ballotter par la vie, confond amour et désir, ne comprend pas grand-chose à sa vie et meurt à 19 ans de la variole que lui transmet sont petit garçon, au moment où le Second Empire, pourri de l'intérieur, s'effondre. 

Un épisode de la saga d'Emile Zola

Publié en 1880, Nana appartient à la série des Rougon-Macquart, longue saga familiale en 20 tomes qui se donnait pour objectif de dépeindre la société française du Second Empire (entre les années 1850 et 1870 en gros). Ce roman a été plusieurs fois adapté au cinéma aussi bien en France qu'à l'étranger. Jean Renoir en a notamment donné une adaptation en 1926 avec Catherine Hessling. En 1955, Christian-Jaque fait jouer le rôle de Nana par Martine Carol dans une nouvelle adaptation cinématographique. La télévision a également adapté le roman sous forme de feuilleton en 1981 et 2001.

 

 

 

 

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Les Perroquets de la place d'Arezzo 17/10/2013 15:11


Très beau livre! Impatient de le lire!