Rameau (le neveu de Rameau)

Publié le par Le Point de Suspension

Le Neveu de Rameau personnage littéraire

"Un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas laissé manquer."

 

"Carpe diem..."

Rameau, neveu du musicien renommé, est un mélange de fantaisie, de qualités et de défauts, d'originalité et de lucidité. Tantôt maigre, sale et affamé, tantôt prospère et bien habillé, il cueille le jour sans se soucier le moins du monde du lendemain, profitant de sa bonne fortune quand elle lui sourit et faisant vache maigre dans le cas contraire. Comme tous les non-conformistes, il provoque l'étonnement, le rire moqueur ou les interrogations.

Lui-même se décrit comme un homme au visage sage qui, s'il était barbu, ne déparerait pas dans la statuaire des grands philosophes pourtant il exècre les hommes de génie par qui, selon lui, le mal arrive et qui ne profitent pas assez des plaisirs de la vie. Il les déteste tout en les enviant, fâché de sa propre médiocrité. Mais il se voit aussi comme un sot, un paresseux, un escroc, un bouffon, un "sac inépuisable d'iimpertinences".

 

Le professeur qui ne professe rien

Il est le fils d'un apothicaire de Dijon, neveu comme on le sait d'un musicien, il est lui-même compositeur de pièces de clavecin et professeur de musique. Mais dans la mesure où il n'a pas foi en l'enseignement, il s'applique généralement à ne rien apprendre à ses élèves. Il professe en effet une intéressante théorie sur l'enseignement : le professeur ne possède pas assez sa discipline car s'il la maitrisait il ne l'enseignerait pas mais l'étudierait encore et encore. "Quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien " dit-il. Autrement dit, pour lui, l'éducation ne sert pas à grand-chose. De plus, il explique que l'éducation ne fait pas le poids contre l'hérédité.

Prenant l'exemple de son propre fils, un enfant qu'il aime beaucoup, Rameau montre que s'il est destiné à devenir un vaurien, il n'y a rien qu'il puisse faire pour lui. Au contraire ! Vouloir lui instiller des qualités serait le tirer dans une pente contraire à ses penchants naturels et ne ferait que le faire marcher "tout de guingois". Une bonne éducation n'a pour but que d'apprendre à jouir des plaisirs de la vie "sans péril, et sans inconvénient". Nous sommes en effet tous des gueux qui n'ont pour moteur que le désir d'assouvir leurs besoins et  de parvenir au confort matériel. Chacun agit selon ses intérêts personnels et non en suivant des principes nobles. Et ceux qui disent le contraire sont des hypocrites selon Rameau.

 

Un parasite conscient de l'être

Il a des ambitions : être riche ("L'or est tout"), être renommé, loué et commander aux autres. En réalité, comme beaucoup de personnes, il a un fort désir de revanche sur la société qu'il méprise et comme beaucoup de personnes il ne fait pas grand-chose pour oeuvrer à sa réussite tout en rouspétant dans son coin. Il se montre très critique envers les puissants et les philosophes.  C'est un bouffon parasite qui vit aux crochets de quelques riches aristocrates ou mondains qu'il s'efforce d'amuser et de distraire tout en se moquant d'eux férocement. Mais comme il le dit lui-même est-ce de sa faute s'ils vivent comme des canailles ayant besoin d'un fou à leurs côtés pour les faire rire ? Ils s'avilissent plus en prenant un bouffon à leur service que le bouffon en entrant à leur service.

Rameau est un homme qui n'est pas dénué de talents, il est intelligent, vif, doué pour la musique, éloquent, amusant. Pourquoi donc vit-il comme un parasite accroché aux basques de quelque riche imbécile ? Pourquoi ne parvient-il pas à atteindre ses objectifs, la richesse, la célébrité ? Parce qu'il manque de courage et qu'il n'a guère de considération pour lui-même. Un psychologue dirait peut-être qu'il souffre d'une mauvaise estime de soi et un "coach" lui intimerait l'ordre de mieux respirer et de manger sainement pour réaliser ses rêves.  Oh ! dans sa jeunesse il a tenté de réaliser ses rêves et de conquérir gloire et richesse mais il a échoué d'où son ressentiment.  Aujourd'hui il se contente de défendre ses intérêts comme tout un chacun et essaie d'être "un brigand heureux parmi les brigands opulents". Cette philosophie n'est pas celle d'un adepte du sam'suffit ou d'un Diogène du XVIIIème siècle, seulement celle d'un aigri qui a le sentiment d'avoir raté sa vie et qui jalouse celle des autres tout en étant lucide et critique sur lui-même et sur les hommes. A aucun moment il ne nie être "un fainéant, un gourmand, un lâche, une âme de boue".

 

L'étrange chemin du livre de Diderot

Le Neveu de Rameau ou la Satire seconde est un dialogue satirique entre deux personnages (Rameau et le Philosophe) écrit par Denis Diderot vers 1762 et qui contient beaucoup de références aux personnes et aux faits de cette époque. La discussion entre les deux personnages dont l'un est inspiré de Diderot lui-même, se déoule au Café de la Régence et permet à l'auteur d'aborder des sujets importants pour ses contemporains dans le domaine culturel, social, etc.

Corrigé en 1773-1774, le texte n'est pas publié du vivant de Diderot mais il est traduit par Goethe en 1805, plus de vingt ans après la mort du philosophe. A ce moment-là, le texte n'est toujours pas publié en français. Enfin en 1821 parait une édition française qui est en réalité une ... traduction de la version allemande ! Ce n'est que bien plus tard que la version originale écrite par Diderot sera publiée.

Le neveu de Rameau est un personnage inspiré d'une personne réelle que Diderot a connu : Jean-François Rameau (1716-1781) était bien le neveu du musicien. Il menait une vie plutôt misérable à Paris en donnant quelques leçons de musique et était réputé pour sa fantaisie et son cynisme que Diderot se plaira à accentuer dans son texte pour en faire un personnage drôle et pathétique, qui lui sert de faire-valoir pour ses thèses morales.

 

 

 

 

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