Robinson Crusoë

Publié le par Nathalie, Le Point de Suspension

 

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Non, Robinson n'est pas qu'une sorte de MacGyver ou de Geotrouvetou du XVIIIème siècle, vêtu d'une peau de bique et essayant de survivre en élevant quelques chèvres avant de rencontrer un sauvage qu'il cultive pour en faire un ami en même temps qu'un domestique.

Un Anglais moyen rêvant d'aventures

Robinson est né en 1632 à York, d'un père étranger nommé Kreutzner et d'une mère anglaise issue de la famille Robinson. Il est le troisième des garçons de la famille. Son frère aîné se fait militaire et perd la vie au cours d'une bataille, le cadet disparaît sans jamais plus donner de nouvelles. Le petit dernier, lui, rêve de mer et d'aventures. Malgré l'avis de son père qui tente de le dissuader de vivre comme un aventurier, l'appel du large est plus fort. Le 1er septembre 1651, Robinson, surnommé Bob par ses copains, file à l'anglaise sur le vaisseau du père d'un camarade en partance pour Londres. Il part sur une impulsion, sans prévenir sa famille (comme l'avait fait son frère avant lui), sans réfléchir mais juste en saisissant une opportunité.

Ce n'est pas du tout un marin : à 19 ans, il ne connaît strictement rien du monde nautique. C'est un rêveur et son premier contact avec les bateaux et l'océan n'est pas facile, ni joyeux. Bien au contraire, Bob croit sa dernière heure venue au premier grain. Il est terrorisé. Lorsqu'une tempête effroyable fait couler le bateau dans la rade de Yarsmouth et que l'équipage est sauvé in extremis, le jeune homme est saisi d'horreur. Mais il est têtu, voire inconscient. Il est incapable de renoncer malgré ce que lui dictent sa raison et le capitaine du navire sur lequel il avait embarqué : "vous n'êtes pas fait pour être marin". Cette parole augure la suite malheureuse de la vie de Robinson qui aurait mieux fait de rentrer chez lui tranquillement puisqu'il ne sera, en effet, jamais marin, mais paysan pendant plus de 25 ans sur une île. Ce qu'il ne voulait pas faire, à savoir rester attaché à une terre, il y consacrera pourtant une majeure partie de sa vie malgré lui...

Pas très chanceux, le Bob

Il faut préciser qu'il n'a guère de chance dans ses entreprises ou alors il est trop irréfléchi et imprudent. Pendant son second voyage en Afrique il est malade de bout en bout (quand on te dit que tu ne seras jamais marin bon sang !). Au troisième voyage, après avoir décidé de devenir marchand, il est attaqué par des corsaires et réduit en esclavage ! Parvenu à s'échapper après deux ans de captivité, il gagne le Brésil où il devient planteur. L'agriculture tente de le coincer et il mène la vie qu'il aurait pu mener en Angleterre et qu'il ne VEUT pas mener. Toujours insatisfait, le désir d'aventure le pousse de nouveau vers la mer. Il s'engage sur un navire esclavagiste en route vers l'Afrique. Bien mal lui en a pris ! De nouveau, son bateau essuie une tempête phénoménale et Bob devient le plus célèbre naufragé de tous les temps (avant la série télévisée Lost bien sûr, laquelle transforme Bob en petit joueur). Peut-on échapper à son destin ? Quand il est écrit qu'on doit être cultivateur, on peut bien s'engager sur tous les navires en partance, apparemment on n'arrivera jamais à rien sauf à être... cultivateur quelque part  ! Voilà ce qui arrive quand on traficote de l'être humain au lieu de faire pousser des patates. D'ailleurs, il ne comprend toujours rien Robinson. Rien ne lui sert de leçon. Il est comme Candide dans le conte de Voltaire. 

Une conscience, enfin !

Il lui faudra des années de réflexion dans une solitude totale et un rêve fièvreux pour enfin se connaître lui-même et faire le point sur ce qu'il est, sur ce qu'il fait, sur ce qui est juste. Pendant les huit années qui se sont écoulées entre son départ de York et le naufrage (qui se passe en septembre 1659), il n'a eu aucune pensée pour sa famille, pour sa conscience, pour Dieu, pour le sens de la vie, le bien et le mal. De son propre aveu, ni le sens des responsabilités, ni la rigueur morale ne l'ont étouffé.  Il n'a jamais réfléchi à rien comme s'il était "plongé dans une sorte de stupidité d'âme" dit-il de lui-même. Alors qu'il est malade sur son île, il a une révélation : il se pourrait bien qu'il soit là parce qu'il s'est conduit comme un salopard irresponsable et qu'il est en train de subir la punition divine. Jusqu'à cette prise de conscience, il s'était contenté de survivre, ce qui est déjà pas mal sur une île déserte, heureux d'avoir échappé à la mort contrairement à ses compagnons, dont il n'avait rien à faire du reste. Robinson se pensait miraculeusement protégé par un Dieu bienveillant et se demandait simplement en quoi il avait mérité une telle injustice d'être seul rescapé d'un naufrage sur un bout de caillou herbeux. Avoir frôlé la mort dans une fièvre le secoue dans tous les sens du terme, au physique comme au moral : enfin il s'interroge sur le sens de sa petite vie et comprend que, jusqu'à présent, elle a été minable. Il essaie alors de voir son séjour sur l'île non comme une injustice divine mais comme une occasion d'expier ses erreurs.

"Le travail, c'est la santé" ???

Sa vie organisée autour de sa survie et de sa protection (récupérer tout ce qu'il peut, construire une palissade, tuer des chèvres pour manger, etc.) se tourne vers la réflexion et la connaissance : comprendre mieux son environnement, en tirer le meilleur parti possible, observer, explorer, travailler, agir avec bon sens. Deux ans après son arrivée, il peut se dire que sa nouvelle vie est plus heureuse que celle qu'il menait avant. Il a appris la patience, la persévérance, le sens de l'effort car rien n'est donné d'avance, la simplicité. Il a développé son ingéniosité et son courage. Alors qu'il est seul, qu'il pourrait se laisser aller à une vie relachée loin des conventions sociales, il se récrée une vie occidentale civilisée, éclairée, tournée autour du travail. Non pas un travail rémunérateur permettant de consommer des biens et des loisirs mais un travail créateur. Car toute la morale du roman est là : l'homme doit se créer une vie décente et droite par son travail quotidien mais par un travail qui a du sens. Les plus grandes qualités de l'homme sont sa persévérance, sa résolution, son application y compris quand tout semble être contre lui. Si Bob parvient à ne pas devenir fou de solitude et d'ennui ce n'est pas seulement par la vie de l'esprit mais c'est surtout par son labeur jour après jour. Au XXè siècle on a eu tendance à oublier cette morale chrétienne du XVIIIe : l'effort dans les épreuves forme le caractère et rien n'est jamais acquis sans se donner de peine. Aujourd'hui on voit plutôt dans Robinson Crusoë l'image d'un homme qui se réinvente au cours d'une aventure exotique. Un bel exemple de "développement personnel" ! Oubliés l'aspect pénitence de l'aventure, le puritanisme du personnage, ses certitudes d'anglais imbu de lui-même et convaincu que ses valeurs et sa technologie sont les meilleures, seul reste le courage d'un individu. Mais la question que le roman pose depuis sa parution en 1719 est toujours la même en fin de compte : peut-on rester humain et civilisé dans la solitude totale ? Que faut-il pour rester humain ? C'est le sens de la fameuse question "qu'est-ce que vous emporteriez si vous deviez aller sur un île déserte ?", autrement dit de quoi avez-vous besoin, vous, pour rester un être humain ? Sans la rencontre avec Vendredi, le jeune sauvage que Robinson va tenter de formater en lui inculquant les valeurs de la civilisation blanche occidentale sans jamais le considérer comme un égal, Robinson livré à lui-même,  aurait-il continué à être un homme civilisé ? L'est-il encore d'ailleurs, car en fin de compte, après 28 ans sur une île perdue au milieu de l'océan désertique, quand il rentre chez lui, il est devenu un étranger...

Inspiré d'un fait-divers

Publié en 1719, avec un titre long comme le bras (The Life and Strange Surprizing Adventures of Robinson Crusoé...), le roman de Daniel Defoe connu sous le titre plus simple de Robinson Crusoë et tiré d'un fait réel (un marin qui avait survécu quatre ans dans une île entre 1705 et 1709) est un véritable roman d'initiation, le roman de la transformation d'un homme. Son exemplarité inspire Rousseau qui est convaincu que Robinson Crusoë est un parfait guide d'éducation pour un enfant. Mais Robinson est un personnage contradictoire, complexe, à la fois inscrit dans son temps qui valorise le travail, l'apprentissage, l'humilité face à son créateur, la civilisation occidentale colonisatrice et paternaliste, et pourtant très moderne car déchiré entre deux tendances représentant les ambivalences de cette civilisation avide de richesses mais désireuse de nature, admiratrice des solitaires, des autonomes, des sages.  Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique (1972), Michel Tournier fait la critique de ces valeurs : dans le roman, c'est Vendredi qui va apprendre la vie au petit blanc-bec, ridicule avec ses règles et ses richesses matérielles qui ne lui apportent aucun bonheur, en lui montrant ce qu'est vraiment la nature. La nature qui, dans le Robinson de Defoe sera l'objet de la nostalgie d'un Bob revenu parmi les Anglais.

Robinson Crusoë et la robinsonnade en général, comme mythe littéraire, a inspiré aussi les auteurs de romans de science-fiction et d'anticipation. J'ai écrit une étude à ce sujet : Seul après la catastrophe : le dernier homme.

Vous pouvez trouvez cet essai sur Amazon ou Youscribe.

 

Depuis 300 ans, le roman de Defoe a été maintes fois adapté à toutes les sauces. Il a même donné lieu à un genre littéraire, la robinsonnade qui met en scène les aventures d'un ou plusieurs individu(s) isolé(s) à la suite d'un événement. Quelques exemples d'adaptation parmi la foultitude :

  • Un beau livre pour les plus jeunes (ou pour ceux qui veulent un "digest" : Robinson Crusoë abrégé par Thomas Leclère et illustré par Frédérique Dupuis aux Editions Tourbillon, 2008 dans la collection Histoires Universelles.
  • Plus court encore,Robinson Crusoë,album de Véronique Rossignol et Christian Heinrich (illustrateur) chez Albin Michel Jeunesse dans la collection Les Grandes Aventures racontées aux enfants, 2003.
  • Un autre album pour faire découvrir Robison aux enfants :Robinson Crusoë par Vincent Dutrait aux Editions Magnard (2004).
  • Un roman graphique sans texte très étonnant :Robinson Crusoë dessiné par Ajubel (Editions Plume de Carotte 2008).
  • Une bande dessinée en trois volumes : Robinson Crusoë de Christophe Gaultier (Delcourt, 2007-2008).
  • Mr Robinson Crusoë, un film de 1932 réalisé par A. Edward Sutherland, avec Douglas Fairbanks. Une interprétation du mythe façon Hollywood.
  • Un film de Luis Bunuel en 1954 : Les aventures de Robinson Crusoë avec Dan O'Herlihy dans le rôle.
  • Un joli film d'animation : Robinson & compagnie, de Jacques Colombat en 1990.
  • Robinson Crusoë, un film de Thierry Chabert, sorti en 2003, avec Pierre Richard (non, ce n'est pas un film comique, ni une parodie).
  • Une série TV d'animation parodique (1994)
  • Un film d'animation réalisé par Vincent Kesteloot (2015)
  • Crusoë, une série TV en douze épisodes créée par Stephen Gallagher et interprétée par Phillip Winchester.

Robinson Crusoë

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