Sissy Hankshaw

Publié le par Le point de suspension

 

pouce.pngSissy a beau être jolie, une vraie belle du Sud, elle ne peut faire oublier qu'elle possède les deux pouces les plus grands du monde. De ces deux appendices énormes découlera sa vocation évidente d'auto-stoppeuse...

 

Sissy, impératrice de la route

Petite fille de la banlieue de Richmond, Virginie, dans les années 50, elle grandit dans une famille pauvre et plutôt abrutie. Ses deux frères, Jerry et Junior, la surnomment, comme tout le monde, Berthe aux Grands Pouces et sa mère est très inquiète : Sissy trouvera-t-elle un mari ? Après avoir emmené sa fille voir un chirurgien esthétique qui ne fera rien pour elle surtout à cause de la misère familiale, Mrs Hankshaw la conduit chez une diseuse de bonne aventure. La mère sera rassurée par les prédictions de la chiromancienne et Sissy, quant à elle, sort de la caravane renforcée dans sa foi en son destin singulier. Elle sait depuis longtemps qu'elle a une personnalité originale et anticonformiste et que ses pouces sont ses meilleurs amis.

Depuis toute petite, Sissy a la passion du déplacement en stop, ce que tout le monde réprouve évidemment : trop dangereux pour une fille seule, inconscient, irresponsable, etc. etc. A l'adolescence, cela lui vaut quelques ennuis avec la police et surtout une mauvaise réputation. Mais Sissy n'a pas le feu aux fesses. Elle  ne veut pas être considérée comme une fille facile, ni comme une handicapée, une délinquante, un phénomène de foire car elle n'est rien de tout cela. Elle est juste une auto-stoppeuse amoureuse de la route. Ses pouces géants le lui ont dit il y a longtemps : ils lui offrent une forme de liberté et d'inattendu. Il est donc inévitable que Sissy quitte sa famille et son milieu étriqué pour devenir une sorte de "clocharde céleste" à la Jack Kérouac au moment même (les années 60) où cet auteur sillonne les Etats-Unis. D'ailleurs ils se rencontreront...

Si singulière qu'elle ne rencontre que des gens singuliers

Mais Sissy se complait-elle dans sa singularité ou en tire-t-elle une force ? Est-elle une vraie non-conformiste ou essaie-t-elle seulement de s'en persuader en se bâtissant une vie sur une chimère (ses deux pouces) ? C'est la question que se posent ceux qui la croisent, croient la connaitre et c'est la question qu'elle-même doit résoudre.

En attendant de trouver qui elle est vraiment, Sissy arpente tous les Etats des USA et travaille de temps à autre comme mannequin pour la Comtesse, un extravagant magnat du déodorant pour femmes. C'est grâce à lui qu'elle fait la connaissance du beau Julian Gitche, un artiste indien qu'elle épouse. Mais Sissy n'est pas vraiment faite pour la vie ménagère et  le virus du déplacement la reprend. Une belle opportunité se présente quand la Comtesse l'envoie dans un ranch-centre de mise en forme nommé la Rose de Caoutchouc qu'il possède, afin de la faire tourner dans un publicité. Sissy ne s'attend pas à y tomber amoureuse d'une cow-girl féministe et rebelle, ni à être séduite par  le Chinetoque, un vieux Japonais, ermite dans les collines.  Julian est bien loin...

Pourtant, notre héroïne tente un retour à la "normalité" en retournant auprès de son époux à New York. Mais Sissy déprime et s'étiole de nouveau. Elle devient même agressive et attaque la Comtesse à coup de pouces. Julian la fait admettre dans un hôpital psychiatrique après qu'elle ait libéré les oiseaux qu'il élevait en cage,. Dans cet asile, deux psychiatres s'affrontent sur son cas. Le Docteur Goldman dresse un portrait psychologique de Sissy qui fait froid dans le dos : dépression,  pessimisme, insuffisante identification au rôle féminin, impulsivité sociopathique, insuffisance d'ambition compensatoire, "déni de son infirmité ou capitalisation irrationnelle sur l'infirmité exagérée jusqu'à l'illusion de grandeur".

Renoncer à ses pouces chéris ?

Grâce au Docteur Robbins, Sissy sort de l'institution et, toujours décidée à être normale, se rend en Virginie pour se faire rétrécir les pouces par un chirurgien. Heureusement, il n'en aura opéré qu'un quand Sissy se rendra compte que retrouver des doigts de taille ordinaire serait un attentat contre sa propre personne ! Elle garde donc son deuxième pouce digne du livre des Records et revient à son opinion d'origine :  elle n'est pas une handicapée, ni une délinquante, ni un phénomène de foire. Elle est juste une femme indépendante qui ne doit compter que sur elle-même et ne pas se préoccuper de la société et de l'avis d'autrui sur sa propre vie. C'est pourquoi elle repart sur les routes  car la route est son eau, son biotope : "Et c'était du vrai bonbon de se retrouver plongée jusqu'aux aisselles dans la circulation, de danser joue contre joue avec la circulation, de charmer le serpent venimeux de la circulation, de planter son pouce dans le pâté croustillant de la circulation."

Mais qui sait ? Peut-être trouvera-t-elle enfin son bonheur au ranch de la Rose de Caoutchouc ?

L'acerbe Tom Robbins

Sissy Hankshaw Gitche est la flamboyante héroïne d'un roman américain intitulé Même les cow-girls ont du vague à l'âme (Even Cowgirls Get the Blues) et publié en 1976 par Tom Robbins (1ère édition française 1978).  Ce livre fascinant et détonnant, bourré de métaphores extravagantes, d'humour,  et de personnages tous aussi étonnants les uns que les autres (le Chinetoque est un poème à lui tout seul !) est une fine critique de la société de consommation étatsunienne.

Le roman a été adapté au cinéma par Gus Van Sant (date de sortie 1995) avec Uma Thurman dans le rôle de Sissy. Mais tout le talent de la belle actrice ne sauve pas le film : échec commercial et quasi navet selon la critique.

 

 

 

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