Sonetchka

Publié le par Le Point de Suspension

piano-L-Accompagnatrice.pngOn ne connait pas son vrai prénom. Sonia, peut-être ? Et comme elle n'a pas de père, elle n'a pas de nom accolée à son prénom à la mode russe. Elle est juste Sonetchka Antonovskaya, la fille de Catherina Vassielievna Antonovskaya. Cela commence bien : une héroïne dépourvue d'identité !

 

 

Une naissance honteuse

Catherina est professeur de musique, a 37 ans et n'est pas mariée lorsqu'elle met au monde Sonetchka. Scandale dans la société russe du début du XXème siècle. Catherina était elle-même fille unique d'un professeur de musique mais celle-ci était veuve et non fille-mère. Sonetchka naît donc dans la honte et ce sentiment d'indignité la poursuivra toute sa vie. La disgrâce de sa naissance illégitime est particulièrement marquante quand, alors qu'elle a neuf ans, les différents employeurs aisés de sa mère qui font donner des leçons à leurs rejetons choyés, découvrent l'existence de Sonetchka. Les parents retirent leurs enfants du cours de Catherina qui doit quitter la ville avec sa fille pour trouver ailleurs des moyens de subsistance.

Sonetchka n'a jamais cherché à savoir qui était son père, ni qu'elle est l'histoire personnelle de sa mère qui l'a amenée à concevoir un enfant hors mariage alors qu'elle n'était plus une jeune fille ignorante. Elle apprendra sans grand intérêt que son père était un élève de sa mère, qui alors qu'il était très jeune était déjà pourvu d'une épouse et d'enfants et que cet homme fut le seul amour de Catherina.

 

Une vie misérable et sans chaleur

Sonetchka a 18 ans en 1919. Elle vit à Petersbourg, toujours avec sa mère et vient de terminer ses études au Conservatoire, se destinant elle aussi à être professeur de musique.Mais les deux femmes vivent très pauvrement car elles ont peu d'élèves. La jeune fille trouve de temps en temps un engagement pour animer une soirée puis un emploi d'accompagnatrice pour un chanteur vieillissant et appauvri. En résumé l'avenir se présente mal. Il faut préciser que Sonetchka n'a pas un talent très affirmé pour le piano, qu'elle n'est pas très intelligente et qu'elle ressent une sorte d'indifférence, de manque d'enthousiasme et de lassitude face à ce qui l'entoure, à la vie en général. Elle ne croit pas à un bonheur possible sur cette terre, ni à une vie céleste meilleure. Elle a ressenti quelque émotion pour un secrétaire lorsqu'elle était au Conservatoire mais cela fut sans suite, fugitif. Sa relation avec sa mère n'est guère chaleureuse : elles s'aiment mais cette honte inavouée se dresse entre elles et les empêche de se livrer, de se parler franchement et de tisser un lien affectif profond.  Ajoutons à ce peu de dispositions et de chances que Sonetchka est petite, sèche, d'aspect maladif, mal assurée, fripée et insignifiante selon son propre aveu.

 

La rencontre décisive avec Maria Travina

Grâce à une relation de sa mère, la jeune pianiste trouve un emploi d'accompagnatrice auprès de Maria Nikolaevna Travina, une cantatrice de 28 ans magnifiquement belle, riche, talentueuse, qui jouit déjà d'une certaine renommée. Tout l'opposé de la petite et laide Sonetchka. Avec Maria, l'accompagnatrice découvre pour la première fois le luxe, la liberté et les privilèges qu'offre la richesse, la beauté et le talent mais aussi elle découvre l'injustice du monde, la terrible inégalité entre classes populaires et classes aisées. Elle en conçoit une haine et une amertume intenses. C'est la première fois d'ailleurs qu'elle ressent des sensations et des sentiments aussi puissants. Ils l'arrachent à son habituelle indolence. Elle est totalement sidérée par Maria : qu'il puisse exister des êtres aussi beaux, amicaux, gracieux !

 

Le piège

Très rapidement les sentiments de Sonetchka pour Maria deviennent ambigus. Elle l'aime et en même temps la hait, elle l'admire et lui veut du mal., elle la sert avec application et abnégation tout en souhaitant la voir déchoir. "Trouver le point faible de cet être fort" voilà l'idée fixe de Sonetchka qui veut gagner la confiance de Maria pour pouvoir la trahir et la détruire.

Sonetchka est prise au piège. Démunie, elle ne peut résister à l'autorité de Maria. Par exemple, pendant l'épisode très cruel où elle dénigre l'étudiant dont Sonetchka croit être amoureuse, Maria ramène en quelques phrases sa jeune accompagnatrice-domestique à ses devoirs envers elle. Sonetchka comprend que son engagement professionnel est un fardeau et une laisse et qu'elle risque d'être assujettie toute le reste de sa vie.Mais cette sorte de servitude volontaire à laquelle elle est réduite n'est pas la seule cause de son désir de vengeance et de sa haine.

 

La haine

 Au-delà du gouffre social entre les deux femmes, il y a celui de la beauté physique, du talent et de l'amour. Sonetchka est laide, simple musicienne sans éclat et surtout, surtout, elle ignore tout de l'amour. Elle n'en a guère reçu et encore moins donné. Elle n'a reçu que "la misère et la honte", deux fléaux qui n'ont jamais touché Maria. Ce qui étreint Sonetchka est pire que la jalousie, c'est la haine de classe et la haine de la femme souffrant d'un complexe d'infériorité (une faible estime de soi comme le dit aujoud'hui le discours psy) et d'un manque d'affection pour une autre femme qui semble parfaite et comblée. Pour son malheur, le coeur, ni la raison de Sonetchka ne peuvent se réjouir du bonheur ou de la réussite d'autrui. Il lui semble que ceux qui sont trop gâtés doivent recevoir un châtiment et que les disgraciés ont le droit de distribuer ce châtiment. Et puis elle aussi veut faire partie du jeu, être remarquée et s'affirmer, participer aux drames humains pour se sentir vivante.

Sonetchka n'a aucun moyen à sa disposition pour résister à l'emprise de la cantatrice, pour éventuellement la quitter, chercher un autre emploi. Elle est engluée. Si Maria avait  montré quelque faiblesse, des soucis, de la peine pour quoi que ce soit, Sonetchka aurait pu laisser sa haine de côté car Maria lui aurait alors davantage ressemblé, elle aurait comme elle connu la souffrance et la douleur de vivre. Mais Maria a une nature heureuse et équilibrée, sa propension au bonheur est constitutive de sa personnalité et la place un peu au-dessus de gens ordinaires. Pour rivaliser avec Maria qui est si "forte", Sonetchka n'a que la violence. Seule, au bord du désespoir, elle complote... en pure perte car, de sa vengeance, Sonetchka sera également dépossédée. Elle n'aura aucune responsabilité dans le drame qui se jouera comme si elle n'avait pas existé dans cette histoire. En elle renaissent alors l'indifférence, la lassitude et la conscience de son insignifiance. Sonetchka comprend d'une part qu'il était inutile de vouloir se venger de Maria car elle était intouchable et d'autre part qu'elle-même ne se distinguera jamais de la masse dont elle est issue.

 

Sonetchka, une héroïne ?

Sonetchka est L'Accompagnatrice, un roman court de Nina Berberova paru en 1985 en France aux éditions Actes Sud. Elle parait à priori peu attachante cette pathétique jeune personne et elle est loin d'être une héroïne admirable, pourtant sa personnalité et sa vision du monde suscitent bien des questions... A commencer par celle-ci : pourquoi tant de haine ? Car même si on peut trouver des débuts d'explication, il reste une part d'incompréhensible dans toute l'attitude de Sonetchka. La romancière russe réussit en tout cas le tour de force de placer le lecteur au coeur des sentiments complexes et des contradictions d'une adolescente. Et cela avec subtilité et efficacité en très peu de pages.

Le roman a fait l'objet d'adaptations théâtrales et d'une adaptation au cinéma  par Claude Miller en 1992 (assez libre puisque l'action se passe non dans la Russie de 1919 mais dans la France de 1940). Romane Bohringer y incarne l'accompagnatrice.

 

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