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Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

Le Point de Suspension ~~ Les personnages littéraires

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Victor Frankenstein

Victor Frankenstein

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fleche-bleue.jpgAttention ! Ceci n'est pas Victor Frankenstein

Victor Frankenstein n'est pas un monstre couturé de cicatrices hideuses aux allures de robot humanoïde avec des boulons vissés dans le cou. Cette description rapide correspond à la créature créée par Victor Frankenstein version cinématographique années 30 et non à Victor lui-même. D'ailleurs, de l'aspect physique de Victor F. on ne sait strictement rien.

 

Une enfance heureuse

Victor est un tout jeune homme : il a environ 21 ans quand il crée le Monstre. Ce qui met à mal une autre idée reçue : Victor n'est en aucun cas un homme d'âge mûr, encore moins un vieux barbon en blouse blanche. Il est issu d'une famille suisse connue et respectée dans les milieux politiques. Son père s'est marié sur le tard avec Caroline Beaufort, une jeune fille volontaire et courageuse, elle aussi issue de la bourgeoisie mais dont le père, qui était l'ami de monsieur Frankenstein, est mort ruiné. Après leur mariage, le couple Frankenstein se met à parcourir la France, l'Allemagne, l'Italie. Leur fils aîné, Victor, naît d'ailleurs en Italie et c'est aussi dans ce pays qu'ils adoptent une fillette nommée Elizabeth Lavenza. Cette mignonne et gracieuse enfant est la fille d'un aristocrate milanais décédé et vit chez sa nourrice. Immédiatement, Victor s'attache à cette petite qu'il appelle sa "cousine". Quand Victor a sept ans, sa mère donne naissance à une deuxième garçon, Ernest. C'est le moment que choisissent les Frankenstein pour rentrer en Suisse et s'installer dans un domaine près de Genève où les enfants s'épanouissent gaiement, choyés et protégés par leurs parents. Un troisième fils appelé William vient grossir les rangs de la joyeuse petite bande.

 

Une adolescence bouillonnante

Victor est un adolescent passionné, voire emporté. Très curieux, il s'intéresse vivement aux sciences naturelles. Il a une véritable boulimie de connaissances qui lui fait lire tout et n'importe quoi. Ainsi il avale traités d'alchimie, livres plus ou moins occultes et ouvrages scientifiques sans guère faire la différence entre science et paranormal. Il est exalté par ses découvertes et ses lectures. Heureusement pour son éducation mais malheureusement pour la suite de sa vie, ses parents décident de l'envoyer à l'université. S'ils l'avaient laissé à lire ses grimoires peut-être que la suite d'événements qui va obscurcir leur vie n'aurait pas eu lieu mais avec des si...

Victor a 17 ans quand il arrive à Ingolstadt. Son départ a été retardé par le décès de sa mère des suites de la scarlatine. Il laisse derrière lui une maison endeuillée et c'est avec tristesse qu'il quitte ses proches. Mais une nouvelle vie commence pour lui. Il abandonne ses études chimériques et erratiques pour aborder avec sérieux, et surtout avec la passion qui le caractérise, la chimie. Déjà exalté à 15 ans, il est toujours dominé par sa frénésie à 18. Il s'enthousiasme, devient convaincu que la science et le progrès peuvent tout réaliser et étudie des nuits entières. Il oublie sa propre famille et sa jeune fiancée (un tendre sentiment l'unit toujours à Elizabeth), ne songeant même plus à leur rendre visite. Ce n'est pas seulement un étudiant appliqué, c'est un fou furieux qui ne connait pas la mesure. Physiologie, chimie, anatomie : des connaissances et des savoirs de l'époque, il n'ignore rien. Jusqu'au jour où il découvre son Graal : "la cause de la génération de la vie". Victor Frankenstein a à peine dépassé 20 ans quand il comprend comment créer artificiellement la vie.

 

La (funeste) découverte de sa vie

Fasciné par sa découverte, enivré par sa propre intelligence, en pleine ivresse intellectuelle, se prenant pour le sauveur de l'Humanité qui lui élèvera une statue et lui vouera une reconnaissance éternelle, Victor ne recule devant rien pour mener à bien son projet secret et délirant : donner vie à une créature artificielle. A aucun moment il ne doute, ni ne s'interroge sur les conséquences de ce qu'il entreprend. Aucun souci d'éthique, ni de religion, ni de morale. Pas même le bon sens de se demander ce qui va se passer ensuite, quand il aura réussi son exploit et qu'il se trouvera en possession d'une créature non-humaine à domicile.

Ainsi Victor Frankenstein parvient à fabriquer de toutes pièces un être vivant monstrueux car fabriqué de bric et de broc (Frankenstein ancêtre de l'esprit récup-écolo-recycleur). Il manque d'y laisser sa raison et sa santé car il s'est totalement absorbé dans ses travaux solitaires. Quand il se réveille de sa furie créatrice, il est frappé d'horreur par ce qu'il a fait : il a créé un vrai monstre. Quand on tripote des bouts de cadavres, il n'en sort rien de joli-joli, se rend compte le jeune Frankenstein à bout de forces. Incapable de soutenir la vue de la créature, il la laisse disparaître dans la nature et tombe malade. Aidé par son meilleur ami venu le rejoindre à Ingolstadt, il se remet doucement de ses émotions.

 

Bon sang !   Aucun sens des responsabilités ce gamin !

Brillant étudiant, loué par ses professeurs, Victor après son expérience scientifique en solo, doit changer de voie car il ne peut supporter tout ce qui lui rappelle ses études précédentes. Il passe encore deux ans à Ingolstadt pendant lesquelles il étudie les langues orientales. Durant ces mois, il ne se préoccupe pas du tout du monstre qui se balade Dieu seul sait où. Simplement ravi d'en être débarrassé à bon compte, il n'est pas curieux de savoir s'il est encore en vie, s'il parle, s'il est intelligent ou stupide, s'il a bon caractère ou non. Mais quand son petit frère qu'il connaît à peine car c'était un très jeune enfant quand il est parti pour l'université, est assassiné, Victor comprend confusément qu'il n'est pas quitte. Après une première erreur, la fabrication du Monstre, il en a commis une seconde : l'avoir laissé gambader en liberté sans s'en soucier. Victor est vraiment le cas typique du gars qui veut bien faire mais fait tout de travers par démesure et inconséquence. Mais on le sait bien : l'enfer est pavé de bonnes intentions. Certes il est jeune et inexpérimenté, mais au moment où cela devient peut-être nécessaire de demander de l'aide, d'avouer ce qu'il a fait ou de réfléchir sérieusement à ce qu'il doit faire, il passe son temps à geindre et à se lamenter.

Victor est torturé par l'idée de ce qu'il a fait depuis que le monstre a tué le petit William à Genève. Il sait qu'il porte la responsabilité de cette mort et des désastres familiaux qui ont suivi. Mais il ne sait pas trop par quel bout prendre le problème et ne trouve aucune solution concrète pour tenter de réparer les dégats. Retrouver rapidement la créature semble au lecteur assez évident mais le lecteur n'est pas à la place de Victor. Revenu à Genève, celui-ci assiste aux événements sans être d'un grand soutien pour sa famille.

 

Pas vraiment de compassion non plus...

Après la rencontre avec son monstre qui lui raconte en détail la vie misérable et clandestine qu'il mène depuis deux ans, son atroce isolement, l'impossibilité de s'intégrer dans la société des hommes, Victor ne semble guère animé du désir de réparation ni envers le pauvre être d'une laideur saisissante qu'il a mis au monde, ni envers la société à qui il a infligé la présence de cet hybride bizarre. Il ne lui vient pas à l'idée d'aider Bidule à se cacher, ni de tenter de le protéger, ni d'ailleurs de le dénoncer et de le faire arrêter et par conséquent de reconnaître ses propres erreurs. Certes, la Chose est effrayante, dotée d'une force surhumaine et meurtrière mais Victor est responsable d'elle. Le seul prétexte qu'il trouve, à savoir que le monstre est physiquement plus fort que lui donc impossible à vaincre, est tout de même un peu faible.Victor se révèle plus monstrueux que le monstre car il a donné la vie à une vraie personne, un individu qui pense et ressent et il lui tourne le dos, lui refusant toute assistance, toute compréhension, toute affection, toute possibilité de bonheur.

Encore une fois, au lieu d'examiner les solutions raisonnables et d'en choisir une, Victor décide... de créer un deuxième monstre ! Vaincre le mal par le mal ? Même pas. La seule issue trouvé par Frankenstein c'est de se débarrasser de nouveau du monstre en accédant à sa demande (lui créer une compagne pour qu'il s'en aille avec elle) en espérant que tout ira bien. Autrement dit, "va te faire pendre ailleurs pourvu que tu sois loin de moi !" Il ne comprend pas encore à quel point sa vie est liée à celle de sa créature.

Ce n'est qu'après le début des travaux de création de la seconde créature que Victor prend conscience que cette solution est plus dangereuse que toute autre. Mais ce sursaut est bien trop tardif...

 

Un mythe populaire

Publié par Mary Shelley en 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne, est considéré comme un des premiers romans de science-fiction, fondateur du genre. La référence à Prométhée place Victor Frankenstein dans la lignée de ces savants fous qui veulent aider l'humanité et ont une foi aveugle dans le Progrès sans penser aux conséquences et sans imaginer que les solutions qu'ils peuvent apporter ouvrent la porte à de nouveaux problèmes à résoudre. Elle fait également de cette histoire l'héritière des mythes grecs qui mettent en scène l'hubris, c'est à dire la démesure, l'outrance découlant d'un orgueil sans limites. Il semblerait que Mary Shelley se soit inspirée, pour construire son personnage de Frankenstein, d'un médecin et alchimiste allemand de la fin du XVIIème-début du XVIIIème siècle nommé Johann Conrad Dippel qui aurait tenté de créer une créature humaine artificiellement.

Ce roman a été popularisé par le cinéma notamment par les films de James Whale dans les années 1930 qui ont contribué à mélanger dans l'esprit du public le nom du créateur et l'absence de nom de la créature si bien qu'on désigne souvent le monstre du nom de Frankenstein alors que le malheureux dans le livre n'a justement pas de nom comme s'il n'avait pas d'existence, pas de reconnaissance sociale.

C'est également le premier film de Whale, Frankenstein (1931), qui fixe l'aspect de la créature sous les traits de Boris Karloff avec son grand front bosselé, ses boulons sur le cou, sa frange de cheveux noirs et sa démarche de robot dégingandé. Curieusement, Victor, joué par Colin Clive et rebaptisé Henry (pourquoi ??), pourtant personnage principal, parait bien falot à côté de la performance d'acteur de Karloff. Ce film, essentiel pour la popularisation du mythe, est pourtant une très libre adaptation qui n'a plus grand-chose à voir avec le livre de Shelley.  L'étincelle de vie qui anime le monstre est donné par la foudre (dans le livre on ignore comment se débrouille Victor). Le monstre est doté d'un cerveau de criminel volé dans une école de médecine qui contiendrait les germes de violence expliquant pourquoi il est très vilain. Dans le film, Frankenstein n'est pas livré à la terrible solitude dans laquelle il se trouve sous la plume de Shelley : son professeur, son ami, sa fiancée, son assistant savent ce qu'il mijote. Il est d'ailleurs viré de l'université car il est considéré comme cinglé. La "mise en orbite" spectaculaire du monstre se fait en présence de toutes ces personnes. Alors que tout le roman tourne autour du fait que c'est par manque d'amour et par rejet que Bidule devient meurtrier, le film montre plutôt un monstre immature et animal par nature, qui tue par ignorance, par peur, pour se défendre comme le ferait une bête. Bidule est comme un enfant qui serait maladroit, mutique, un peu demeuré alors que dans le roman il est intelligent, cultivé, adulte, utilisant un langage recherché qu'il a acquis en autodidacte en se frottant indirectement à la société. Mais s'il y a de grandes différences entre film et livre, on retrouve le même Frankenstein, ambitieux mais inconstant, inconséquent, irresponsable.

Le livre avait déjà été adapté en 1910 au cinéma mais c'est cette version de James Whale qui marque le plus les esprits. D'autant qu'il réalise une suite en 1935 : La Fiancée de Frankenstein.  Plus tard de nombreuses autres adaptations (voir l'article de Wikipédia pour s'en faire un idée) voient le jour dont une est assez fidèle au récit de Shelley : Frankenstein de Kenneth Branagh en 1994 où le réalisateur joue Victor, Robert de Niro, le monstre et Helena Bonham Carter, Elizabeth.

Une belle adaptation en bande dessinée : Frankenstein (3 volumes) de Marion Mousse et Marie Galopin dans la collection Ex-Libris aux Editions Delcourt, 2007-2008.